La chronique "L'éco, du concept au concret" part d'une idée simple : éclairer l'actualité économique et la rendre plus accessible avec Arnaud WITTMER, une fois par mois.
Aujourd’hui je suis avec Arnaud, doctorant en sciences économiques à Strasbourg, bonjour Arnaud.
Bonjour Laurence.
Aujourd’hui, vous voulez poursuivre une réflexion qu’on a déjà entamée dans plusieurs chroniques : après les 35 heures, après le télétravail, vous voulez nous parler de la façon dont on utilise notre temps.
Oui, exactement. J’ai déjà évoqué les conditions de travail des employés dans ces chroniques, et plus particulièrement la manière dont les salariés essayent de gagner du temps. Dans les deux exemples que vous avez cités, télétravail et semaine de quatre jours, c’est notamment le temps de trajet qu’on essaye de réduire considérablement.
En économie, ce questionnement peut s’inscrire dans une thématique plus large ; comment les agents économiques utilisent leur temps ?
Chez les économistes classiques puis néoclassiques, on retrouve l’idée d’un arbitrage individuel : l’individu choisit entre travail et loisir. Le travail permet à l’agent économique d’obtenir un revenu, donc de consommer. Mais le travail a aussi un coût : il prend du temps, il demande un effort.
Donc, très schématiquement, on travaille parce que le revenu obtenu nous permet d’acheter des biens et services qui améliorent notre bien-être. Mais on ne travaille pas indéfiniment, parce qu’à partir d’un certain moment, l’agent économique estime que le coût d’opportunité, c’est à dire l’activité ou le bien qui n’est pas utilisé en faisant un choix, est trop important.
Définition qui a depuis changé, je suppose ?
Dans la forme oui, dans le fond pas tout à fait.
Plusieurs théories, notamment keynésiennes, remettent en question l’idée d’un comportement parfaitement rationnel. Mais même ainsi, nous faisons régulièrement des arbitrages.
Pour mieux définir ces arbitrages, Gary Becker, dans son article de 1965 « A Theory of the Allocation of Time », propose de prendre le « temps » en compte dans l’analyse économique. On envisage alors l’agent économique qui ne fait plus seulement un arbitrage entre le temps passé à travailler et celui à faire autre chose, mais aussi sur le temps que va demander chaque activité, plus particulièrement celles de loisir.
Par exemple, j’ai une après-midi devant moi, je peux aller au cinéma ou au parc, le cinéma est à quinze minutes d’ici, le parc à cinq, je vais donc aller au parc. C’est plus proche !
Donc si je résume, dans ma vie de tous les jours, j’ai le choix entre trois possibilités ; un temps de loisir, un temps dédié au travail rémunéré, ou un temps dédié au travail non rémunéré.
Exactement. Et certaines activités sont encore difficiles à catégoriser.
Le trajet domicile-travail, par exemple, devrait-on le considérer comme du travail rémunéré ? Ou si, plutôt que d’aller boire un verre, je vais me coucher afin de dormir suffisamment pour être productif sur le lieu de travail le lendemain ?
Pour un autre pan de la littérature économique, cela pose aussi la question de l’évolution de l’intensité du travail.
Historiquement, en Europe, on a pourtant eu l’impression que le temps libre augmentait.
Oui, parce que le temps de travail annuel décline fortement dans la seconde moitié du XXe siècle. En Europe, on obtient les congés payés, la réduction de la durée légale du travail, qui sont compensées par l’augmentation de la productivité.
Mais dès qu’on intègre le travail non-rémunéré, ça se complique. La deuxième moitié du XXe siècle, c’est aussi l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, l’électroménager dans les foyers, et à la fin des années 80, la redistribution progressive, mais très incomplète, des tâches domestiques au sein des ménages.
Et si on pouvait s’attendre à ce que le travail non-rémunéré diminue en intensité, les travaux académiques montrent qu’il ne baisse pas autant qu’on pourrait l’imaginer. On gagne du temps sur certaines tâches, comme la cuisine ou le ménage, mais une partie de ce temps est réinvestie ailleurs, par exemple dans l’éducation des enfants ou le soin familial.
Et quand je vous dis ça, je parle du temps que cela prend pour un ménage, donc en économie, les gens qui vivent sous un même toit, sauf que vous vous en doutez...
Les tâches ménagères ne sont pas réparties équitablement ?
Voilà. Je vais en profiter rapidement élargir un peu la définition du travail non-rémunéré.
Dans certains ouvrages, le travail non-rémunéré est appelé « travail invisible ». Dans la littérature économique, on lui préfère le terme « d’unpaid work ». On met dans cette catégorie le temps investi pour s’occuper de la maison, des enfants, ou des proches dépendants d’un âge avancé.
Par contre, on n’y inclut pas le temps de déplacement domicile- travail, comme le ferait par exemple Becker. Le temps de déplacement pour aller jusqu’à la crèche, oui. Dans un autre article scientifique, Frecheville-Faucon et Simon s’intéressent plus précisément à la manière dont la disponibilité des services publics permet aux femmes de regagner du temps.
Et pour faire ça, on part de quoi ?
D’abord, en quantifiant à partir de leurs données le temps de travail rémunéré et non rémunéré déclaré par les femmes et les hommes. Cela permet de se faire une idée de la quotité de travail non-rémunéré pour chacun, et en fonction des pays étudiés.
Ce que Simon et Frecheville-Faucon observent, à partir de leurs données, c’est que le travail non rémunéré des femmes augmente fortement lorsqu’il y a des enfants (et plus fortement que pour les hommes). Le simple fait de se mettre en couple a pour conséquence une légère augmentation du travail hebdomadaire non rémunéré.
Puis ce « unpaid work » diminue progressivement, avant de remonter parfois plus tard dans la vie, lorsque les individus doivent s’occuper à la fois de petits-enfants et de parents dépendants. Et ce qui est encore plus intéressant, c’est que la présence de services de garde d’enfants dans un pays est associée à une baisse importante du temps de travail non rémunéré des femmes.
Jusque-là, c’est logique, je gagne du temps en mettant mes enfants à la crèche.
C’est ça, Frecheville-Faucon et Simon soulignent qu’étant donné que les femmes occupent plus souvent un emploi dans le public, la création de cet emploi et la monétarisation de ce travail invisible (ici la garde d’enfants) leur permet d’augmenter leur nombre d’heures travaillées.
S’il n’y a pas de crèche, si l’école est loin, si les transports sont mauvais, si l’hôpital est inaccessible, alors une partie du temps « libre » disparaît dans du travail invisible.
Et c’est là que le sujet devient économique. C’est une question de productivité, d’égalité femmes-hommes, d’accès au marché du travail, et même de politique publique. Et ces sujets sont très bien couverts, en économie, par la recherche qui porte sur les inégalités de genre.
Merci Arnaud...
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Sources de la chronique:
« Reallocating the Clock: How public services are shaping
women’s time use in Europe », Romane Frecheville-Faucon et Agathe Simon, 2024.
« A Theory of the Allocation of Time », Gary S. Becker, 1965, The
Economic Journal.