Courants transatlantiques

Un an de Donald Trump : hémisphère occidental et recalibrage transatlantique

Photo de René DeAnda sur Unsplash Un an de Donald Trump : hémisphère occidental et recalibrage transatlantique
Photo de René DeAnda sur Unsplash

Chaque mois sur Euradio, Alix Frangeul-Alves, du German Marshall Fund of the United States, décrypte la politique étrangère américaine et ses répercussions sur l’Europe.

Un an après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la politique étrangère américaine semble avoir changé de cap. Stratégie de sécurité nationale controversée, intervention militaire au Venezuela, menaces d’appropriation du Groenland… Autant de signaux qui inquiètent les Européens. Que faut-il en retenir ?

Commençons par la stratégie de sécurité nationale publiée le 4 décembre dernier par la Maison Blanche. L’Europe y apparaît moins comme un allié que comme un adversaire idéologique : un bastion du libéralisme, presque au même titre que l’“État profond” ou le parti démocrate. Tout ce que Donald Trump prétend combattre.

Quel risque cela représente pour les Européens ?

Cette dimension idéologique risque de conditionner la coopération transatlantique durant tout le mandat. C’est dans cette logique que Donald Trump et certains membres de son administration — ainsi qu’Elon Musk — ont été accusés d’avoir interféré dans les élections européennes, en soutenant publiquement des partis d’extrême droite. Notamment l’AfD en Allemagne. Cela prouve que le soft power reste un élément essentiel de la puissance américaine.

Cette stratégie place aussi clairement l’hémisphère occidental comme priorité. Que représente cet ensemble géographique pour Washington ?

Absolument. Le texte entérine la région comme sphère d’influence exclusive aux États-Unis. Elle est jugée essentielle à la sécurité économique américaine. C’est l’accès aux ressources stratégiques — minéraux critiques, hydrocarbures — et aux espaces géostratégiques tels que le canal de Panama et le Groenland.

Néanmoins, cette alimentation de la puissance économique américaine ne vise pas seulement la croissance. C’est la possibilité de l’utiliser comme levier géopolitique. Les droits de douane et le retour de la rhétorique de la domination énergétique le confirment.

En somme, le Venezuela, c’est la mise en pratique de cette hégémonie américaine sur l’hémisphère ouest — la stratégie devenue action ?

Exactement. L’intervention militaire du 3 janvier dernier et la capture du président Nicolas Maduro ont été présentées comme une opération anti-narcotrafic, certes, mais aussi et surtout, de façon très assumée, comme une opération économique. Le Venezuela détient environ 17 % des réserves pétrolières mondiales. 

Le signal est clair : Trump n’hésite pas à recourir au hard power pour servir ses objectifs économiques.

Et le Groenland dans tout cela ?

Après le Venezuela, il s’agit d’une autre démonstration de l’ambition matérialiste des États-Unis. Le Groenland regorge justement de minéraux critiques, et avec la fonte des glaces, devient un point clé pour les routes arctiques.

Mais les États-Unis disposent déjà, grâce à un accord de défense avec le Danemark, d’un accès privilégié à des bases militaires sur place.

Tout à fait. Cela montre qu’au-delà des considérations géostratégiques, cette politique expansionniste répond aussi à un calcul interne : prouver à l’électorat trumpiste que la superpuissance américaine agit, et tire des profits concrets.

Est-ce que cette focalisation sur l’hémisphère occidental signifie que Washington se détourne de l’Europe ?

On pourrait le croire, mais pas nécessairement. Certains cercles trumpistes plaident effectivement pour rompre avec “l’État profond”. Ils l’accusent d’avoir bâti une politique étrangère trop ambitieuse, déconnectée des ressources réelles du pays. Les ressources américaines ne devraient donc pas être dépensées en Europe.

Mais rien n’est figé avec Donald Trump. Les partenariats et les priorités peuvent évoluer selon les gains économiques ou politiques du moment. La logique de son administration repose moins sur une cohérence stratégique que sur la maximisation de la puissance américaine. C’est une flexibilité opportuniste que Trump adopte depuis le début de son second mandat.

La relation avec l’Europe est perçue, assez logiquement, comme fonctionnelle : utile tant qu’elle sert les intérêts économiques, stratégiques ou idéologiques des États-Unis.

Face à ces ambitions impérialistes et cette politique étrangère qui redéfinit les rapports de force mondiaux, comment l’Europe peut-elle défendre ses intérêts ?

L’Europe ne doit pas seulement réagir, mais définir une stratégie d’engagement coordonnée vis-à-vis de Washington.

La réélection de Trump a creusé les divisions au sein de l’Union européenne : les États membres cherchent à négocier directement avec la Maison Blanche pour défendre leurs propres intérêts.

En plus, en toile de fond, il y a une compétition qui s’installe : qui saura capter l’attention de Washington en premier : la France ? L’Allemagne ? Cette fragmentation affaiblit la voix commune capable de structurer durablement la relation transatlantique.

Sans stratégie collective, l’Union européenne se fragmente, et cette division la rend encore plus dépendante des États-Unis.

Donc, un an de Trump, et déjà un monde transatlantique bien différent…

En effet. Pour l’Europe, la question n’est pas seulement de savoir si elle peut encore compter sur les États-Unis, mais jusqu’où elle veut s’y aligner.

Il y a donc trois tendances à retenir de ces derniers événements :

Premièrement, ceux qui doutaient de la détermination de Donald Trump doivent se rendre à l’évidence : ce qu’il dit, il le fait.

Deuxièmement, les événements au Venezuela et les déclarations sur le Groenland démontrent son appétit pour le risque. Plus le risque est grand, plus la récompense peut être élevée.

Enfin, le clan Make America Great Again reste hétérogène, et cette diversité, renforcée par l’imprévisibilité du président, maintient une incertitude constante : Trump peut revenir sur ses décisions – comme il l’a déjà fait concernant l’Ukraine, typiquement.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.