Courants transatlantiques

Commerce, énergie, géopolitique : les enjeux de l’accord commercial UE-Etats-Unis 

© Copilot Commerce, énergie, géopolitique : les enjeux de l’accord commercial UE-Etats-Unis 
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Chaque mois sur Euradio, Alix Frangeul-Alves, du German Marshall Fund of the United States, décrypte la politique étrangère américaine et ses répercussions sur l’Europe.

Bonjour Alix, vous êtes spécialiste en politique américaine au GermanMarshall Fund of the United States. Aujourd’hui, vous souhaitiez parler de l’accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis. Pouvez-vous nous en dire plus ?

À la fin novembre, des responsables européens et américains se sont réunis à Bruxelles. Ces discussions visaient à concrétiser l’accord commercial conclu en juillet dernier entre Ursula von der Leyen et Donald Trump.

L’objectif, pour l’Union européenne, est de limiter les droits de douane américains à 15% pour la majorité des exportations européennes. Cela intervient alors que l’augmentation des tarifs est brandie par Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche. Il faut également noter que les États-Unis représentent près de 21% des exportations de l’Union européenne.

Bruxelles cherche donc à éviter une escalade vers une guerre commerciale transatlantique dans un contexte géopolitique déjà très tendu.

Et du côté américain ?

Du côté américain, ce deal permet de sécuriser des bénéfices économiques importants, notamment dans le secteur énergétique. Le commissaire européen au commerce, Maroš Šefčovič, a réitéré que l’Union européenne importerait 750 milliards de dollars d’énergie américaine sur trois ans. Cela correspond à plus du triple des importations actuelles de gaz naturel liquéfié et de pétrole américains. En comparaison, les exportations américaines d’énergie étaient autour de 700 millions d’euros en 2024.

D’autant que 55% du GNL importé en Europe vient déjà des États-Unis cette année. C’est une vraie aubaine pour le secteur américain.

Tout à fait. Il faut également ajouter que cet accord commercial est aussi un moyen, pour Donald Trump, de montrer qu’il œuvre pour protéger les industries américaines. Il s’agit d’une stratégie de communication auprès de ses électeurs. La taxe sur l’acier et l’aluminium, maintenant élevée à 50%, en est l’exemple.

Est-ce que cette dépendance aux États-Unis ne risque pas, à terme, de compromettre l’autonomie stratégique de l’Europe ?

En effet, le problème principal de cet accord est qu’il va à l’encontre de ces ambitions. Bruxelles a clairement fait un choix : non pas une transition ni une sécurité énergétique, mais une sécurité géopolitique. Pourquoi ? Parce que l’Europe se trouve dans une situation économique et sécuritaire très délicate, en particulier avec la guerre en Ukraine, qui a exacerbé la dépendance des Européens aux États-Unis.

Le problème est que la communication de la Commission européenne est contradictoire. Elle a récemment publié sa stratégie d’implémentation de sécurité économique, quelques jours après les négociations avec les Américains.

Qu’est-ce que nous dit cette nouvelle communication de la Commission ?

Elle est justement axée sur cette question de résilience face aux dépendances qui sont de plus en plus employées comme des armes géopolitiques. Je n’ai pas l’impression que ce raisonnement-là soit appliqué dans les négociations avec les États-Unis.

Est-ce qu’on peut donc dire que l’Union européenne plie face à cette approche transactionnelle qui caractérise cette administration américaine ?

Il est vrai que les responsables américains usent de leurs talents de négociateurs pour avancer les intérêts de Washington. Ils tirent parti du contexte post-Ukraine, de leur poids énergétique et commercial. Prenons les représentants américains qui étaient à Bruxelles à la fin novembre : ils poussaient justement les Européens à assouplir leur régulation du numérique, en échange d’une baisse des tarifs américains sur l’acier et l’aluminium.

La réalité est que cet accord est une question de survie pour Bruxelles. La réflexion de la Commission, globalement, est qu’il faut garder les États-Unis engagés en Europe, et avec l’Europe, au vu des dépendances préexistantes. Il faut rappeler que les Européens sont tiraillés entre trois enjeux critiques. Premièrement, éviter une guerre commerciale avec leur partenaire le plus important — les États-Unis ; deuxièmement, maintenir le soutien américain à l’Ukraine, qui est irremplaçable ; et pour finir, se positionner dans la compétition entre Pékin et Washington. Dans la balance du rapport de force, ce sont clairement les États-Unis qui pèsent le plus lourd.

Alors dites-nous, Alix, quelles sont les perspectives pour l’Union européenne ?

D’abord, le risque est que cet accord commercial devienne un exercice de gestion de crise constant, et non un partenariat stable. On verrait donc apparaître des mini-accords fragiles et évolutifs. À court terme, cela présente des risques de dépendance importante et une instabilité tarifaire. À moyen terme, une diversification des partenariats avec des pays d’Asie-Pacifique et d’Amérique latine offrirait des opportunités stratégiques à l’Union européenne. Cela permettrait aux Européens de contrebalancer les dépendances vis-à-vis des États-Unis en matière de commerce, d’énergie et de sécurité. La question est comment Bruxelles va continuer à gérer cette asymétrie avec les États-Unis.

Washington utilise quasi systématiquement l’articulation des enjeux commerciaux, énergétiques, numériques et sécuritaires comme leviers dans ses négociations avec l’Europe — et ce n’est pas prêt de s’arrêter.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.