Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
On se retrouve aujourd’hui pour un épisode de La guerre des étoiles consacré à la dépendance européenne aux Etats-Unis en matière de défense. Que peut-on dire de la situation actuelle ?
Les investissements massifs de l’Union européenne dans le secteur de la défense ces dernières années sont particulièrement liés à cette dépendance, puisque les Etats-Unis de Donald Trump n’apparaissent plus comme un garant sécuritaire fiable. La Base Industrielle et technologique de défense, la fameuse BITD, est largement insuffisante pour les besoins qui s’annoncent. Spécifiquement sur le secteur aéronautique et spatial, les investissements ne manquent pas non plus, et il y a largement besoin de compenser les faiblesses européennes et des Etats-membres.
A quel point la défense européenne est-elle dépendante du secteur spatial américain ?
En l’état, quasiment totalement. Les Etats-Unis sont le seul pays de l’OTAN avec une détection par satellite, donc une protection renforcée contre les attaques de territoires. La redondance des systèmes de communications américains en orbite permet aussi une vulnérabilité moindre des fibres sous-marines, qui ont été sabotées plusieurs fois en mer du Nord côté européen depuis l’invasion de l’Ukraine.
En plus, les Etats-Unis ont le commandement des trois piliers opérationnels de l’OTAN (Aircom, Mercom et Landcom) ; ce qui reflète l’omniprésence non seulement des capacités américaines dans la défense otanienne, mais aussi dans les chaînes de commandements intégrés dont font partie les Européens. Or en l’absence d’armée européenne en l’état, et vu les limites de l'État-major européen –une entité qui existe depuis 2001 mais a un pouvoir et une influence bien plus limitée que l’OTAN– les USA ont la main sur l’entité qui mutualise et coordonne les capacités européennes.
Quels sont les risques d'une telle dépendance pour l’Europe ?
Les Etats-Unis, malgré la rhétorique très inquiétante de Donald Trump, ne se sont pas désengagés de l’OTAN. Il faut donc distinguer la présence américaine sur le territoire européen –en cas d’attaque ou en cas de mission de maintien de la paix post-conflit ukrainien– d’une mise à disposition des capacités d’observation, de surveillance, de renseignements et de détection des satellites américains aux membres de l’OTAN. Le risque, c’est donc un désengagement américain de l’OTAN et une cessation de la coopération et de la mutualisation des systèmes au bénéfice des Européens dans le cadre de l’OTAN.
Quelles sont les initiatives européennes pour pallier cette dépendance aux systèmes américains ?
La feuille de route de l’Union européenne pour sa défense souveraine vise un mur anti-drones pour 2027, puisque l’usage des drones a augmenté de manière exponentielle sur les théâtres d’opération et représente la menace urgente, visible et majeure actuellement, parallèlement à l’hybridation des conflits qui nécessitent un renforcement cyber-sécuritaire –tant pour protéger des piratages de systèmes de communication et d’information, anticiper et contrer les actions de sabotages, et protéger les citoyens européens des désinformations et ingérences électorales et politiques de ses adversaires politiques et militaires (dont font malheureusement partie les Etats-Unis désormais sur certains aspects).
Des initiatives nationales ou transnationales sont cependant à noter, qui bénéficieront à l’ensemble de la défense européenne, même si elles ne découlent pas d’une initiative des institutions européennes.
Quels sont ces projets ?
A l’échelle de la France, le radar AURORE développé par Thales Alenia Space est un système de surveillance orbitale basé au sol qui s’inscrit dans le programme ARES (Action et Résilience Spatiale) dont nous avions déjà parlé dans notre épisode consacré au lancement de Toutatis. AURORE vise à surveiller les activités en orbite, et donc à prévenir de menaces passant par l’orbite basse terrestre. Mais l'opérationnalité n’est pas prévue avant 2030.
A l’échelle franco-allemande, l'initiative JEWEL a été annoncée conjointement en 2025 et est un projet de système de détection et d’alerte anti-missile européen qui a priori s’inscrit dans un complément à l’IAMD américain qu’utilise l’OTAN actuellement, et qui prévoit aussi une opérationnalité dans les années 2030s.
Et JEWEL fait partie du programme plus large de l’Oeil d’Odin, I et II, et de TWISTER, des programmes de défense européen dont nous reparlerons en détail dans La guerre des étoiles !
Que faut-il retenir de ces initiatives et de la situation actuelle ?
Que l’Europe, et particulièrement l’Union européenne, a conscience de sa vulnérabilité. Tant en matière de BITD que de dépendance à l’allié américain ; et que des actions sont prises pour pallier cette vulnérabilité. La volonté politique, qui est le moteur des initiatives d’approfondissement et d’élargissement européens, est visible. Et le secteur spatial s’impose comme une composante inévitable et cruciale des systèmes de défense. Son incorporation dans le poste de Commissaire à la Défense et à l’espace de la Commission européenne en est un exemple politique. Et la militarisation de l’orbite terrestre n’est plus une hypothèse, mais une réalité indiscutable, ce qui fait que l’espace –au sens orbital du terme– est maintenant pris en compte comme un pilier sécuritaire par les puissances mondiales –dont fait partie l’Union européenne.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.