Andreï Kourkov, l'écrivain ukrainien le plus traduit du 21e siècle, était à Strasbourg, à la Médiathèque André Malraux, invité par le département des études slaves de l'université dans le cadre du mois de l'Europe.
Son discours, précédé d'éloges chaleureux de la part de l'ancien représentant pour l'Ukraine auprès de l'Union européenne Mykola Totchytsky, naviguait entre l'ironie, l'humour et l'absurdité de son œuvre, et son message politique plus profond : la volonté de liberté des Ukrainiens, la profonde différence idéologique, issue d'histoires distinctes, entre les Ukrainiens et les Russes, et l'importance et la richesse de la culture ukrainienne.
Andreï Kourkov, comme d'autres écrivains ukrainiens, a cessé d'écrire des romans après l'invasion russe de 2022, et se concentre désormais en tant qu'ambassadeur de la culture ukrainienne et rapporteur des événements, en écrivant des œuvres plus documentaires. Dans une guerre qui a pris la vie de plus de 300 écrivains, poètes, traducteurs et éditeurs, c'est encore une autre perte silencieuse de la voix ukrainienne, encore une autre conséquence tragique dans un conflit qui ne semble pas vouloir cesser, encore une autre témoignage de la résistance et la force des ukrainiens.
Un des premiers passages dans son roman Les Abeilles grises :
"Une vie tranquille à l'abri du besoin. Savourant l'été le bourdonnement des abeilles, et l'hiver le calme et le silence, la blancheur des champs couverts de neige et l'immobilité du ciel gris. Il aurait pu ainsi le reste de sa vie, mais le sort en avait décidé autrement. Quelque chose s'était brisé dans le pays, s'était brisé à Kiev, là où il y avait toujours un truc qui n'allait pas. S'était brisé, et de telle manière que de douloureuses fissures s'étaient propagées par tout le pays, comme dans du verre, et que de ces fissures du sang avait coulé. Une guerre avait éclaté, dont la cause pour Sergueïtch, depuis trois ans déjà, restait brumeuse."
Sergueïtch, comme beaucoup d'Ukrainiens, cherche à trouver du sens dans un monde qui s'effrite vers l'absurde : un monde qui refuse de répondre aux questions qu'on lui pose. Il trouve cet ancrage dans ses abeilles, modèle d'une société idéale aux règles qui ont du sens. Mais dans un retournement surréaliste, en devenant grises, couvertes de la poussière de la zone de guerre, elles montrent aussi leur susceptibilité aux effets du conflit. Même les symboles de résistance finissent par porter la couleur de la guerre.
Dans la compétition qui l'oppose à la réalité - qui de lui ou du monde écrira la vie de façon plus absurde - comme il l'a répondu à une question du public, face à une guerre sans sens, même Andreï Kourkov, auteur du Pingouin, est en train de perdre.
Un reportage de Benjamin Tomlinson.