Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Le mois dernier Michel Derdevet, président de Confrontations Europe a cosigné avec Clément Beaune une tribune publiée dans Les Échos, afin de plaider pour une augmentation significative des financements alloués au fameux programme européen Erasmus+ dans le prochain budget européen. Il nous en dit plus dans la chronique d’aujourd’hui.
Le programme Erasmus+ évoque, chez de nombreuses personnes, la mobilité étudiante. Pourtant, il ne se limite pas à cela : pouvez-vous nous rappeler en quoi il consiste précisément ?
Vous avez tout à fait raison : Erasmus+ ne se limite pas à la mobilité académique individuelle. En réalité, les bénéficiaires de ce programme peuvent aussi être des associations, des institutions culturelles, des collectivités territoriales et, évidemment, des établissements éducatifs. Il existe même tout un volet consacré au sport, qui permet des jumelages entre clubs européens et l’organisation d’événements transnationaux. Au-delà des étudiants, les apprentis, les enseignants, les formateurs et les demandeurs d’emploi peuvent également bénéficier de ces financements.
La tribune plaide pour une augmentation du budget alloué au programme Erasmus+. Mais, à l’heure de la guerre en Ukraine, du réarmement européen et de la course à l’IA, n’y a-t-il pas d’autres priorités d’investissement plus urgentes ?
Effectivement, la nécessité d’investir dans notre défense et dans notre autonomie industrielle demeure cruciale. Mais il ne faut pas mépriser le programme Erasmus+ en le caricaturant : ce programme n’est pas l’un des plus connus de l’Union européenne par hasard. Bien plus qu’un simple outil de mobilité, Erasmus+ est un vecteur de coopération, de formation, de circulation des idées et d’identité commune. L’Union européenne est avant tout un projet qui nécessite une grande confiance entre les peuples. Ce sont les fondements mêmes de cette union dont il est ici question.
Pour comprendre cela, il faut relire Le Monde d’hier de Stefan Zweig, qui, durant la Première Guerre mondiale, tissait déjà des réseaux paneuropéens d’artistes, de poètes et d’intellectuels afin de lutter contre la guerre. On pourrait plaisanter en disant qu’il s’agissait d’une sorte de programme Erasmus+ avant l’heure. Et comment ne pas évoquer Érasme, brillant philosophe qui séjourna, au cours de sa vie, aux Pays-Bas, en Belgique, en France, en Suisse, en Angleterre, en Italie et dans tant d’autres pays européens ? Ces voyages ouvrent de nouveaux horizons, renforcent l’apprentissage des langues et permettent de saisir le sens profond du projet européen commun, en développant un réel sentiment d’appartenance à notre cher continent.
Concrètement, que signifierait une augmentation du budget alloué au programme Erasmus+ ?
Pour poursuivre avec les exemples d’Érasme et de Stefan Zweig, il faut se rappeler que cette opportunité inouïe de voyager à travers l’Europe demeure encore un privilège, et non un droit accessible à tous. Ce que nous voudrions, c’est permettre au plus grand nombre possible d’avoir accès à ces mobilités européennes. À chacun sa version personnelle de L’Auberge espagnole, finalement, pour celles et ceux qui ont eu l’occasion de voir le film de Cédric Klapisch !
Pour donner quelques chiffres, le programme Erasmus+ a bénéficié, depuis sa création, à plus de 16,5 millions d’Européens, dont 2 millions de Français. Chaque année, ce sont 200 000 mobilités qui sont réalisées depuis la France. C’est énorme, certes, mais cela demeure insuffisant. En effet, Erasmus+ ne représente même pas 2 % du budget de l’Union européenne. Faute de moyens, une mobilité sur deux ne peut être financée et, face à l’augmentation du coût de la vie, notamment du logement, les bourses peinent à suivre.
Pour répondre à cette demande et tenir les ambitions d’Erasmus+, nous plaidons pour une augmentation de 50 % de son budget pour la période 2028-2034. Cette demande n’est pas un caprice : c’est un choix rationnel et responsable, qui permettrait de former une jeunesse davantage qualifiée, plus ouverte et plus confiante dans le projet européen. Investir dans la jeunesse, c’est préparer l’Europe de demain : une Europe ambitieuse, inclusive et solidaire.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.