Dans Il était une fois l'Europe, l'historien Sylvain Schirmann revient sur des dates emblématiques de l'Histoire de l'Europe toutes les deux semaines sur Euradio.
Aujourd’hui, dans Il était une fois l’Europe, retour à La Haye, les 1er et 2 décembre 1969. Ces mots, que nous venons d’entendre sont ceux de Jean Rey, le président de la Commission européenne, le 2 décembre 1969, à l’issue du sommet de La Haye.
Nous sommes quelques mois seulement après la démission du général de Gaulle, les chefs d’État et de gouvernement des Six se retrouvent pour la première fois depuis longtemps.
L’Europe sort d’années de blocages, mais elle est aussi plongée dans un contexte international instable, marqué par des tensions économiques et monétaires croissantes .
Sylvain Schirmann, que change l’arrivée de Georges Pompidou à l’Élysée et de Willy Brandt à la chancellerie allemande ? Et en quoi ce nouveau duo permet-il de relancer une Europe que l’on disait à l’arrêt ?
La fin de la période gaullienne est marquée la crise de la chaise vide, le veto à la deuxième candidature britannique et la difficile relation franco-allemande, les divergences entre les deux pays étant nombreuses. Malgré cela l’Union douanière est entrée en vigueur au 1er juillet 1968, avec un un an et demi d’avance sur le calendrier initial. Georges Pompidou avait pendant la campagne électorale de 1969 indiqué qu’il ne s’opposerait pas à une nouvelle candidature du Royaume-Uni. Il arrive à l’Elysée en juin 1969 et entend relancer la construction européenne. C’est « galement le souhait du nouveau chancelier allemand qui arrive au pouvoir en septembre 1969. Les deux hommes décident d’un commun accord de relancer le processus européen et le souhaitent à travers une rencontre de chefs d’Etat et de gouvernement, qui n’ a pas d’existence dans la structure institutionnelle communautaire. C’est cette démarche que les deux hommes proposent à leurs partenaires et qu’ils acceptent. Voilà l’origine du sommet de La Haye.
Le sommet de La Haye est souvent présenté comme celui de la “relance européenne”.
Concrètement, Sylvain Schirmann, qu’est-ce qui est décidé à La Haye ? Quelles sont les grandes priorités fixées par les Six, et sur quels compromis repose cette relance ?
Le sommet se tient en décembre 1969, les 1er et 2 décembre. On le résume souvent par son fameux triptyque : « achever, approfondir, élargir ». Par achever, on entend qu’il faut trouver une règlement définitif pour la PAC. Par approfondir, on entend qu’il faut lancer de nouvelles politiques communes et on pense à la monnaie, aux infrastructures (les transports) et l’énergie. Par élargir, on entend que le moment est venu d’envisager l’entrée de nouveaux venus qui en avaient exprimé le désir : le Royaume-Uni, le Danemark, l’Irlande, la Norvège, des pays de l’AELE. Les Six arrivent assez facilement d’accord sur le règlement financier de la PAC, décident d’ouvrir des négociations avec 4 Etats candidats et enfin lancent une nouvelle politique qui concerne la monnaie, en confiant au premier ministre luxembourgeois le soin d’élaborer un rapport sur la mise en route d’un système monétaire européen. Le rapport Werner est présenté aux Etats en 1970, mais se heurte aux réticences françaises, Paris ne souhaitant pas que l’on remette en question l’indépendance de la Banque de France.
Le sommet de La Haye ouvre aussi une nouvelle page : celle de l’élargissement. Pour la première fois, la porte s’ouvre réellement au Royaume-Uni et à d’autres pays européens. Sylvain Schirmann, Comment va s’organiser ce passage de Six à Neuf ?
Les négociations sont d’abord menées avec le Royaume-Uni, de loin le chantier le plus délicat. L’accord obtenu prévoit une transition de 7 années pour faire adopter les dispositifs européens par Londres. Il y a des clauses dérogatoires sur la politique agricoles commune et le programme ACP. Avec les autres Etats les discussions sont plus rapides et aboutissent à une transition de durée moindre (5 ans) et des dérogations minimes. L’accord étant conclu, il faut encore le faire ratifier. Deux Etats choisissent le referendum. La Norvège, dont la population rejette à une bonne majorité l’adhésion craignant une perte d’identité et de souveraineté, et la France puisque le président de la République souhaitait que les Français se prononcent sur l’élargissement de la CEE. Une large majorité votre en faveur de celui-ci, mais l’abstention est très forte.
Au total, cet élargissement change la nature de la CEE qui devient plus atlantique, plus libérale et moins protectionniste, plus protestante alors qu’elle était davantage catholique à Six. On inaugure enfin avec ce premier élargissement, l’Europe à la carte et selon son rythme. Fin :
Avec le sommet de La Haye, l’Europe sort de l’immobilisme des années gaulliennes. En quelques années, l’Europe change d’échelle et passe de Six à Neuf.
Mais cette Europe élargie va très vite être confrontée à une nouvelle question : quelle place veut-elle occuper dans le monde, face aux États-Unis ?
C’est ce choc politique et diplomatique que nous allons explorer dans la prochaine chronique : « Il était une fois l’Europe : 1973, l’année de l’Europe.
Un entretien réalisé par Olivier Singer.