L'éco de Marc Tempelman

Les taux longs s’envolent


© John Vid via Unsplash Les taux longs s’envolent

© John Vid via Unsplash

Chaque semaine sur euradio, retrouvez Marc Tempelman, le cofondateur de l’application d’épargne gratuite Cashbee, qui traite les sujets et les actualités de la finance.

Nous accueillons Marc Tempelman, le cofondateur de la plateforme d’investissement digitale Cashbee. Nous discutons toutes les semaines de finance. On commence par un chiffre qui fait peur : 4,95%. C'est le niveau qu'a atteint jeudi dernier le taux de l'obligation française à 10 ans, son plus haut depuis 2002. En seulement trois mois, le taux a grimpé de 1,4%, soit la plus forte hausse trimestrielle depuis près de 40 ans. Pourquoi une telle envolée ?

Il y a deux facteurs qui se cumulent. D'abord, un facteur européen : la BCE a commencé à remonter ses taux directeurs pour combattre l'inflation, et les marchés anticipent un resserrement plus long que prévu. Cela a fait monter les taux partout en Europe. Ensuite, il y a un facteur spécifique à la France. Les investisseurs s'inquiètent de la trajectoire de la dette française. Avec un déficit public qui devrait dépasser 5% du PIB en 2026 et une dette qui franchit les 110% du PIB, la crédibilité du plan de retour à l'équilibre est mise en doute. Résultat : les investisseurs exigent une prime de risque plus élevée pour prêter à la France. C'est ce qu'on appelle l'élargissement du « spread » : l'écart entre le taux français et le taux allemand a dépassé 130 points de base, un niveau jamais vu depuis 2012.

Donc une combinaison de facteurs européens et spécifiquement français. Concrètement, qu'est-ce que cela change pour un Français qui veut acheter emprunter ?

Prenons un exemple simple. Aujourd’hui, les taux immobiliers moyens se situent entre 3,6% et 3,9% sur 20 ans. En 2021, on empruntait autour de 1% sur la même durée. Sur un prêt de 250 000 €, la mensualité est passée d'environ 1 100 € à près de 1 500 €, soit 400 € de plus par mois. Pour les ménages les plus fragiles, cela peut tout simplement bloquer l'accès à la propriété.

Y a-t-il au moins un bon côté pour les épargnants ?

Oui, c'est le revers de la médaille. Pour les épargnants, la hausse des taux est une bonne nouvelle. D'abord, le Livret A, dont le taux est actuellement à 1,5%, devrait remonter progressivement en 2027. Le taux d’intérêt sur Livret Cashbee vient de passer de 1,90% à 2,50%. Mais surtout, les fonds euros de l'assurance-vie, qui ont servi en moyenne 2,6% en 2024 et 2,7% en 2025, pourraient atteindre 2,9% en 2026, voire plus pour certains contrats. Pourquoi ? Parce que les assureurs investissent les fonds collectés dans des obligations qui rapportent maintenant près de 5%, contre 2-3% il y a deux ans. Cela met du temps à se diffuser, mais à terme, les rendements des fonds euros devraient bénéficier durablement de cet environnement de taux plus élevés.

Donc les épargnants y gagnent, les emprunteurs y perdent. Mais quel est l'enjeu pour l'État français dans cette histoire ?

C'est là que ça devient sérieux. La France a une dette publique qui dépasse désormais 3 600 milliards d'euros, soit plus de 110% du PIB. Quand le taux d'emprunt de l'État passe de 3% à 5%, cela représente plusieurs milliards d'euros d'intérêts supplémentaires chaque année. En 2027, l'État prévoit d'emprunter un montant record de 340 milliards d'euros sur les marchés. À 5% plutôt qu'à 3%, la facture augmente de plusieurs milliards, ce qui pèse directement sur le déficit budgétaire.

Et comment l'État peut-il remettre de l'ordre dans ses comptes ?

Il n’y a pas 36 alternatives. Le gouvernement devra sans doute prendre des mesures d'économies et de hausse d'impôts. Faute de quoi, l'Europe interviendra pour imposer un plan de rigueur.

Vous évoquez l'Europe. Concrètement, comment l'Europe a-t-elle pu imposer des mesures par le passé ?

Regardons l'exemple de la Grèce. Entre 2010 et 2015, Athènes a dû mettre en œuvre le programme d'austérité le plus brutal jamais vu en Europe. En échange de prêts de la de la Commission Européenne, la Grèce a réduit son déficit public de 15,2% à 2,7% du PIB par des mesures concrètes et douloureuses. Suppression des 13e et 14e mois de salaire dans la fonction publique, baisse des salaires publics jusqu'à 30%, gel des pensions, augmentation de la TVA de 21% à 23%, hausse des taxes sur le carburant et l'alcool, réduction des dépenses de santé de moitié, fusion de plus de 1 900 écoles, fermeture de lignes de bus, etc.

Donc la conclusion, c'est que la France devra choisir entre des mesures impopulaires maintenant ou une intervention européenne plus tard ?

Je le pense, malheureusement. Soit le gouvernement prend les devants avec un plan crédible de réduction du déficit – économies structurelles, réformes des retraites, de la santé, de la fonction publique –, soit les marchés continuent de sanctionner la dette française, les taux montent encore, et à terme, l'Europe pourrait imposer un plan de rigueur sous surveillance, comme cela a été le cas pour la Grèce ou le Portugal. La fenêtre de tir pour agir de manière souveraine est en train de se refermer.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.