JPEG

Délocalisations hors d'Europe : où en est-on ?

© Diane Picchiottino sur Unsplash Délocalisations hors d'Europe : où en est-on ?
© Diane Picchiottino sur Unsplash

Bienvenue dans JPEG, le Journal des Politiques Européennes et de la Gouvernance. Toutes les deux semaines, cinq minutes pour comprendre une décision européenne dont on parle beaucoup et qu'on explique rarement.

Alexandre Mies est franco-italien, diplômé du Collège d'Europe, à Bruges, et étudiant en master d'administration publique à Sciences Po. Il travaille sur les finances publiques et les politiques publiques françaises et européennes.

On parle beaucoup de délocalisations. Concrètement, combien d'entreprises européennes partent hors d'Europe ?

Beaucoup moins qu'on peut l’imaginer ! Et on a enfin des données récentes.

La Commission a interrogé les industriels de 12 États membres au printemps dernier. On apprend que moinsd’1 entreprise sur 5 possède une usine hors de l'Union. Et parmi celles-là, 7 sur 10 ne prévoient pas de déménagement à long terme.

D’ailleurs, c’est assez logique. Déplacer une usine, ça coûte des centaines de millions, ça prend des années et ça désorganise toute une chaîne de production. C’est loin d’être une décision « coup de tête ».

Dans ce cas, ça voudrait dire que le mouvement s’inverse ?

Alors ce n’est pas le cas non plus. Et j’admets que c’est contre-intuitif.

L’observatoire européen qui recense les restructurations d'entreprises en a enregistré 4500 depuis 2019 dans la zone euro. Les retours d'usines en Europe, c'est moins de 1 %. Les départs, environ 4 %.

Donc le départ d’usines existe, mais il est rare, et il ne s'inverse généralement pas. Ce qui laisse une question : si les usines ne partent pas massivement, pourquoi on a ce sentiment que l'industrie européenne décroche ?

Alors, pourquoi ?

C’est un problème de fond : une usine européenne qui ferme aujourd'hui, elle ne part pas ailleurs. Elle ferme parce que ce qu'elle fabriquait, on l'achète moins cher ailleurs. Pour les salariés, le résultat est le même qu'une délocalisation.

Cet ailleurs, c'est largement la Chine. Un chiffre du Haut-commissariat à la stratégie et au plan donne le rapport de force : la Chine fabrique aujourd'hui près d’1/3 des biens manufacturés de la planète. L’UE c’est deux fois moins.

Surtout, la concurrence ne se fait plus sur le textile ou le jouet, mais aussi maintenant sur l'automobile, la chimie, les machines-outils. C'est-à-dire nos points forts.

On entend souvent que la faute revient au coût du travail et aux normes européennes ?

Ce n’est pas totalement faux (et il faut le reconnaître). Pour beaucoup d'entreprises, produire en Europe coûte plus cher que le risque d’aller ailleurs.

Mais les secteurs qui souffrent ne sont pas ceux qui emploient le plus de main-d’œuvre. L'automobile, la chimie, ou l’acier c’est avant tout du capital et de l’énergie. Et je sors ici la carte magique du rapport Draghi qui donne un bon chiffre. En Europe, l'électricité coûte 2 fois plus cher qu'aux États-Unis, et le gaz 4 fois plus cher.

Donc il semble qu’on se trompe de levier. On doit moins se concentrer sur les normes que sur les prix de l’énergie.

Quels seraient les bons leviers, alors ?

La commande publique d’abord. Depuis mars, la Commission veut imposer des critères « made in Europe » dans les marchés publics les plus stratégiques. Et la commande publique, c'est 14 % du PIB européen.

L'acier ensuite. Depuis juillet, un règlement européen divise par deux les volumes qui peuvent entrer sans droits de douane, et double la taxe sur tout ce qui dépasse. C'est la mesure commerciale la plus dure jamais prise par l'UE dans ce secteur.

Pas sûr que ça suffise toutefois. Draghi (encore lui) chiffre les besoins d’investissements à 750 Md €, et on en est encore loin.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.