Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.
Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique. Bonjour !
Aujourd’hui, vous allez nous parler de la justification, par la théorie de la guerre juste, de l’opération militaire contre l’Iran.
La théorie de la guerre juste (1) a été logiquement évoquée à de nombreuses reprises depuis le début de cette opération, le 28 février 2026.
Selon elle, le déclenchement d’une guerre est juste si celle-ci émane d’une autorité légitime, est menée pour une juste cause, est décidée en dernier recours (après avoir épuisé toutes les formes de résolution, notamment diplomatiques), avec une intention droite (un « souci de faire le bien »), des bienfaits attendus supérieurs aux maux et un espoir raisonnable de succès (2). Les deux principes relatifs aux moyens de faire la guerre sont la discrimination entre combattants et civils et la proportionnalité des moyens par rapport « à l’attaque subie ou à la menace » (3).
Y a-t-il un débat sur la justesse de la guerre contre l’Iran ?
Les articles parus dans les médias penchent du côté du non-respect des critères de la guerre juste (4). On lit par exemple que « l’administration Trump n’a pas justifié de manière convaincante la nécessité d’une intervention militaire avant le conflit, et n’a obtenu ni l’autorisation du Congrès ni un soutien de l’opposition » (5) ; que « si Trump mettait à exécution ses menaces contre les installations énergétiques iraniennes, ‘il serait difficile de justifier la légalité d’une telle attaque’ » (6) ; en bref, que « cette guerre […] est injuste, et, par conséquent, illégale et immorale » (7).
L’une des caractéristiques morales de la guerre en général est la violation d’un principe fondamental de non-malfaisance, qui exige en particulier de ne pas blesser et de ne pas tuer (8). Mais si les critères de la théorie de la guerre juste sont respectés, on peut justifier que ce principe fondamental soit écarté.
Par le principe de légitime défense ?
Par exemple – il est d’ailleurs reconnu à l’article 51 de la Charte des Nations Unies (9).
Mais une question essentielle pour la théorie de la guerre juste consiste à expliquer dans quelles conditions le principe de non-malfaisance peut être écarté au profit d’un autre principe. En effet, justifier la guerre, le mensonge — par exemple lorsqu’il permet de sauver la vie d’une personne menacée — ou encore la rupture d’une promesse — lorsqu’elle entre en conflit avec l’obligation de secourir une personne en danger— revient à justifier la violation de principes moraux qui nous paraissent, à première vue, inviolables : ne pas nuire à autrui, dire la vérité, tenir ses promesses.
Certains principes nous paraissent plus importants que d’autres…
Cela ne peut être le cas si on les croit inviolables. Et si nous jugeons qu’ils ne le sont pas, continuent-ils de contraindre nos actions ? Si ma promesse n’est pas un engagement absolu, alors, après l’avoir rompue, elle semble perdre toute valeur, « exactement comme si je ne l’avais jamais faite » (10).
Mais vous devez tenir votre promesse jusqu’au moment où vous devez venir en aide à une personne en détresse…
Oui : mon devoir de tenir ma promesse consiste alors, non pas en un devoir absolu, ne souffrant aucune exception, mais en une « tendance » à bien agir (11).
En philosophie morale, on parle de devoir « prima facie » ou « à première vue ». Un tel devoir désigne « un élément qui plaide en faveur de l’accomplissement d’un acte donné », un « facteur dont [la personne] doit tenir compte quand [elle] cherche à déterminer ce qu’[elle] doit faire, tout bien considéré » – c’est-à-dire au terme de sa délibération (12).
En bref, selon le philosophe Alfred Ewing :
« Un devoir prima facie désigne une raison morale forte en faveur d’une action envisagée, en l’absence de toute raison morale contraire, de sorte qu’il doit toujours être accompli tant qu’il n’entre pas en conflit avec un autre devoir. » (13)
Dans la théorie de la guerre juste, le devoir de ne pas tuer est-il un devoir « à première vue » ?
Le philosophe James Childress défend cette perspective :
« Parce que la guerre consiste à faire prévaloir certaines raisons (par exemple, protéger les innocents contre des attaques injustes, rétablir des droits bafoués ou restaurer un ordre juste) sur l’obligation prima facie de ne pas blesser ni tuer autrui, elle exige que de telles raisons soient particulièrement graves et décisives. » (14)
Comment procède-t-on en pratique ?
Au cours de sa délibération, où seuls des devoirs prima facie entrent en conflit (par exemple tenir sa promesse versus secourir quelqu’un), la personne va « fixer » un devoir tout bien considéré, c’est-à-dire l’obligation qu’elle juge devoir accomplir. Comme le souligne Ruwen Ogien, « le devoir prima facie [secourir quelqu’un] est celui qui précède [la] décision de croire que l’action [porter secours] sera plus juste qu’injuste […], décision qui transforme le devoir prima facie […] en devoir absolu » (15).
Le théologien Joseph Capizzi utilise même l’idée d’« émergence » :
« Lorsque la situation est considérée dans sa totalité, l’obligation tout bien considéré […] émerge » (16).
Que devient le devoir qui n’a pas été retenu ?
Il ne disparaît pas, dans le sens où il conserve une influence. S’agissant de la promesse qui n’a pas été respectée, ses effets peuvent aller bien au-delà du regret ou du remords. Ils peuvent prendre la forme de nouvelles obligations, comme le remarque Childress :
« Si je pense qu’une obligation plus forte m’impose de rompre une promesse, je devrai au moins expliquer la situation à son bénéficiaire, le prier de ne pas m’en tenir rigueur, m’excuser et même essayer de réparer mes torts. » (17)
Capizzi note que cette analyse s’applique également à la guerre :
« Une fois que l’obligation initiale de ne pas recourir à la force est écartée par une juste cause, cette obligation continue d’exercer une influence modératrice sur les moyens mis en œuvre. La théorie de la guerre juste exprime cette influence dans les critères qui définissent les moyens admissibles et la proportion des pertes humaines. » (18)
Est-ce le cas de l’intervention militaire contre l’Iran ?
Je ne suis pas en mesure de répondre, mais les effets de l’obligation de non-malfaisance, qui n’a pas empêché le déclenchement de l’opération, incluent la protection des civils, l’absence de souffrances inutiles et la priorité accordée à la diplomatie. Un cessez-le-feu a été annoncé le 7 avril : espérons qu’il augure du retour de l’obligation de non-malfaisance, c’est-à-dire de la paix.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.