Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.
Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique.
Aujourd’hui, vous allez nous parler des valeurs communes européennes, dans la continuité de la précédente chronique qui portait sur la « maison commune européenne ».
Oui, nous avions alors cité Kalypso Nicolaïdis et Janie Pélabay, qui mettaient en garde contre la tentation de fonder l’unité européenne sur un récit unique et sur des « valeurs communes » (1). Une telle mise en garde mérite examen, dans la mesure où l’on tend à penser qu’une communauté de nations, une alliance, une association devraient être fondées sur des valeurs partagées. La philosophe Justine Lacroix l’exprimait ainsi à propos de l’Europe :
« Le principal argument invoqué en faveur des ‘valeurs partagées’ est celui de la nécessité d’établir un sentiment d’identification et d’attachement des citoyens à l’ensemble européen » (2).
Mais la référence à des « valeurs communes » vaut aussi pour les relations de l’Union européenne avec l’extérieur. Par exemple, la déclaration conjointe publiée à l’issue du récent sommet UE-Canada évoque « une Alliance pour l’avenir fondée sur la confiance et des valeurs communes » (3).
Même chose à propos de la stratégie arctique de l’Union européenne, qui a été présentée le 20 octobre 2026. On lit sur le site de la Commission que « la stratégie présente un nouveau cadre de coopération politique pour les partenaires partageant les mêmes valeurs » (4).
Il est assez naturel de parler des valeurs : tout le monde comprend.
Oui. Bien que le langage des valeurs, très répandu, y compris dans la vie quotidienne, ne soit pas dépourvu d’ambiguïtés (5), ceux qui ont critiqué une certaine manière de concevoir les « valeurs communes » de l’Union européenne ne considèrent pas qu’elles soient sans importance.
Vous pensez au Traité sur l’Union européenne ?
À son article 2, qui énonce notamment :
« L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. » (6)
Justine Lacroix observe que « les rédacteurs du traité n’ont pas cherché à substantialiser l’identité européenne [à la considérer comme une identité en soi, une réalité autonome] en exaltant ses particularités culturelles ou son patrimoine historique ou spirituel. Ils n’ont retenu, au titre des principes organisateurs de l’Union, que ceux qui sont pertinents pour la mise en œuvre d’une société juste. » (7)
Mais sur quoi reposent les critiques adressées aux « valeurs communes » ?
L’une d’elles met en question la tentation de fonder substantiellement l’Union européenne sur des valeurs supposées communes, au point d’en faire le support d’une identité collective – c’est l’argument de Nicolaïdis et Pélabay, dont nous avons discuté dans notre précédente chronique. Cette tentation risquerait d’imposer des valeurs qui pourraient être jugées partisanes et qui pourraient même provoquer des conflits, sachant que d’autres facteurs, relevant par exemple de l’intérêt, contribuent à la cohésion de l’Union (8).
Certains commentateurs ont remarqué que les valeurs énoncées à l’article 2 auraient tout aussi bien pu être formulées comme des « principes » ou des « normes » puisqu’elles expriment des exigences fondamentales et possèdent, de ce fait, une portée normative (9). Il ne s’agit pas de nier leur importance, mais de s’interroger sur ce qu’apporte le langage des valeurs ou sur ce qu’il risque de masquer.
Il est important de distinguer les valeurs et les normes ?
Cette distinction est nécessaire au respect du pluralisme dans l’Union, comme dans tout système politique libéral. Chaque citoyen doit pouvoir reconnaître la validité des normes qui règlent la vie au sein de la société, même lorsque certaines d’entre elles sont en contradiction avec ses propres valeurs (10).
Mais votre remarque soulève une question de philosophie morale, que Ruwen Ogien formulait ainsi :
« Qu’est-ce qui soutient l’idée, si présente dans le traité constitutionnel européen et ailleurs, que les droits et les libertés individuelles, les règles, les principes, les normes en général doivent être fondés sur des valeurs, ou justifiés par des valeurs, pour avoir un sens ou une autorité ? » (11)
Pour Ogien, cette nécessité de fonder les normes sur des valeurs ne va pas de soi.
D’abord, les droits et les normes démocratiques sont aussi le résultat de processus historiques et de l’expression d’intérêts légitimes.
Ensuite, si les normes doivent être justifiées par des valeurs, il faut se demander sur quoi reposent ces valeurs – autrement dit : quelles autres valeurs les justifient ?
Enfin, certaines normes, comme l’interdiction de tuer, semblent posséder une autorité morale si évidente et si immédiate qu’elles ne semblent nécessiter aucune justification par des valeurs.
Comment cela ?
On peut chercher à justifier l’interdiction de tuer par différentes valeurs, par exemple l’utilité générale (au sens où ne pas interdire le meurtre nuirait au bien-être collectif), ou le bonheur, puisque la personne victime d’un meurtre serait privée « de bonheurs dont elle aurait pu avoir l’expérience ».
Mais Ogien met en doute la nécessité et la pertinence de ces justifications. Il souligne notamment que « la norme qui interdit de tuer est une norme dont le caractère d’obligation morale est reconnu immédiatement, sans qu’une justification supplémentaire soit nécessaire ». Et il conclut que les normes de ce genre « sont plus stables que les valeurs qui sont censées les justifier ».
On peut ajouter que les normes présentent parfois un avantage sur les valeurs dans les situations de conflit, car les valeurs, plus générales, peuvent donner lieu à des interprétations divergentes.
Ces considérations s’appliquent-elles aussi aux valeurs communes à l’UE, au Canada et à d’autres partenaires ?
Ces valeurs ne servent pas seulement à définir ce qui peut unir les Européens. Elles contribuent aussi à identifier les partenaires avec lesquels l’Union peut nouer des alliances.
À cet égard, le professeur de droit Toni Marzal a récemment souligné que les ambitions extérieures de l’Union ont eu un effet sur l’importance qu’elle accorde à ses valeurs (12). Il va même plus loin en inversant l’ordre des facteurs : ce sont les ambitions internationales de l’Europe qui l’auraient conduite à placer les valeurs au centre de son projet politique.
Cela suggère que, malgré les objections que nous avons évoquées, les valeurs jouent un rôle essentiel dans la politique intérieure de l’Union européenne, dans sa politique étrangère et dans la construction de ses partenariats internationaux.
Références et conseils de lecture :
Le titre de la présente chronique fait allusion à l’ouvrage de la philosophe Adélaïde de Lastic, Que valent les valeurs ?, L’Harmattan, 2014.
(1) K. Nicolaïdis & J. Pélabay, « One union, one story? In praise of Europe’s narrative diversity », in D. Phinnemore & A. Warleigh-Lack (dir.), Reflections on European integration: 50 years of the Treaty of Rome, Palgrave studies in European Union politics, 2009. Voir aussi « Comment raconter l’Europe tout en prenant la diversité narrative au sérieux ? », Raison publique, n° 7, 2007, p. 63-83.
(2) J. Lacroix, « Pertinence du paradigme libéral pour penser l’intégration politique de l’Europe », Politique européenne, 2(19), 2006, p. 21-43.
(3) « Déclaration commune : Le Canada et l’Union européenne bâtissent ensemble une Alliance pour l’avenir », Conseil européen, Communiqué de presse, 30 octobre 2026.
(4) « L’UE définit une nouvelle stratégie pour l’Arctique », Commission européenne, 20 octobre 2026.
(5) Justine Lacroix note qu’« il conviendrait ici de tenir compte de la polysémie et de l’obscurité du concept de valeur – ‘obscurité (qui) tient centralement à l’ambiguïté systématique entre valeur au sens de valeur personnelle et valeur au sens collectif, idéologie ou culture’ » (« Pertinence du paradigme libéral… », op. cit. La citation enchâssée est de Philippe de Lara, « Le pluralisme raisonnable est-il raisonnable ? », in C. Audard (dir.), John Rawls. Politique et métaphysique, PUF, 2004).
(6) Traité sur l’Union européenne (version consolidée), 26 octobre 2012. La suite de l’article mentionne le fait que les valeurs sont « communes » : « Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes. »
(7) J. Lacroix, « Pertinence du paradigme libéral… », op. cit.
Le philosophe Jean-Marc Ferry affirme que ce sont les valeurs politiques « sur lesquelles le consensus est requis de sorte que nos sociétés puissent fonctionner sur un régime de dissensus en ce qui concerne maints autres aspects de l’existence ici-bas (et dans l’au-delà !) » (« Du politique au-delà des nations », in O. Costa & P. Magnette (dir.), Le Patriotisme constitutionnel et l’Union européenne, dossier de la revue Politique européenne, L’Harmattan, 19, 2006, p. 5-20).
(8) Comme le remarquait Emmanuel Picavet au niveau d’une nation, « [il] faut essayer de comprendre comment des sociétés aussi profondément divisées sur le plan éthique que les sociétés occidentales (dont un très grand nombre d’aspects fondamentaux semblent injustes à de très nombreux citoyens) peuvent être par ailleurs aussi stables, aussi pacifiques et aussi prospères. La complémentarité des intérêts privés et le souci de la réputation ou de l’image de soi jouent ici un rôle décisif. » (« Biens communs, valeurs privées et fragilité de l’État de droit », Éthique publique, 6(1), 2004, p. 87-100.)
(9) « Par souci de clarté sémantique, on aurait pu préférer le terme de ‘principes’ ou de ‘normes’ à celui de ‘valeurs’ » (J. Lacroix, « Pertinence du paradigme libéral… », op. cit.)
(10) « Je reconnais implicitement que la teneur des normes que je suis amené à suivre doit intégrer d’autres visions du monde que la mienne » (ibid.).
(11) R. Ogien, « Les valeurs morales contre les droits », Raison publique, 6, 2007, p. 47-59. Justine Lacroix cite cet article dans « Does Europe need common values? Habermas vs. Habermas », European Journal of Political Theory, 8/2, 2009, p. 141-156. Une valeur porte sur ce qui est considéré comme souhaitable ou désirable. Une norme exprime ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Voir R. Ogien, « Repenser les relations entre les faits, les normes et les valeurs », Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, 45(1), 2012, p. 17-31.
(12) T. Marzal, « EU values and the place of European society: an external-focused account », European Law Open, 4(4), 2025, p. 698-717.