Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.
Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique. Bonjour !
Aujourd’hui, vous allez nous parler de la « maison commune européenne ».
Au début de son discours sur l’état de l’Union, le 16 septembre 2026, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a souligné l’importance, pour les Européens, de « faire naître ce sentiment d’appartenance à quelque chose qui nous dépasse. L’appartenance à une maison commune. La certitude qu’entre Européens, nous serons toujours là les uns pour les autres. » Et, plus loin :
« Nos imperfections, notre diversité et nos différences demeurent. Mais c’est précisément ce qui fait de l’Europe notre Europe. Notre maison commune ». (1)
Ce qui est intéressant dans ce propos, c’est l’idée que les « différences » entre les habitants de la maison européenne ne les empêchent pas de vivre ensemble.
L’expression « Notre maison commune » a une histoire.
Oui. Paul Collowald, un « militant de l’Europe », en a attribué la paternité au chancelier allemand Konrad Adenauer (2). Celui-ci déclara lors d’un déplacement à Paris en 1951 :
« Le jour n’est pas si éloigné où les peuples européens épris de liberté et de droit pourront s’unir dans une maison commune qui porte le nom très vénéré d’Europe » (3).
Le concept de « maison commune européenne » avait donc été énoncé avant que Mikhaïl Gorbatchev n’en fasse, à partir de 1987, un thème de la politique étrangère de l’URSS. On trouve incidemment dans les propos que tint Gorbatchev à cette époque des considérations piquantes sur cette maison commune, par exemple :
« La maison est commune, certes, mais chaque famille y a son propre appartement et, de plus, il existe plusieurs entrées […]. Certains entrent dans la maison par un côté et les autres par l’autre. » (4)
Mais ses habitants ont des valeurs communes…
On peut se référer aux « valeurs » pour décrire la bonne entente qui devrait régner au sein de la maison commune européenne, celle qu’Ursula von der Leyen a mentionnée. Mais dans la mesure où cette bonne entente concerne aussi les relations entre des nations, pas seulement entre des citoyens, on peut également recourir aux concepts de compromis, de modus vivendi et de consensus. Ils décrivent différentes manières de parvenir à un accord et de rendre possible la cohabitation malgré des désaccords.
Quel est la différence entre ces concepts ?
Dans le compromis, l’accord entre des parties aux intérêts divergents est obtenu grâce à des « concessions mutuelles en vue d’un bénéfice mutuel » (5).
Le modus vivendi « désigne un arrangement, négocié ou élaboré au fil du temps par plusieurs parties, qui leur permet de coexister pacifiquement, compte tenu de leurs caractéristiques et de leurs différences propres » (6).
Quant au consensus, il désigne un accord largement partagé auquel toutes les parties peuvent souscrire parce qu’il est fondé sur de bonnes raisons, acceptables par tous.
Nous pourrions examiner la manière dont une forme de consensus, le « consensus par recoupement », décrit la bonne entente entre les habitants de la maison commune européenne.
Qu’a-t-il de particulier ?
Il a été proposé par le philosophe John Rawls, dans un contexte libéral caractérisé par un pluralisme de fait dans lequel les citoyens adhèrent à des doctrines morales, religieuses ou philosophiques différentes (7). Cependant, les citoyens raisonnables (qui se soucient des autres, ont un sens de la justice et ne cherchent pas à imposer leurs propres visions du bien) peuvent adhérer à des principes de justice communs pour des raisons qui découlent de leurs doctrines particulières. (8)
Par exemple, les croyants de différentes religions et les athées peuvent trouver dans leurs propres croyances des raisons de s’accorder sur les principes de justice gouvernant la société.
Pourquoi ce consensus est-il préférable au compromis et au modus vivendi ?
Pour Rawls, le consensus par recoupement ne repose pas sur des concessions mutuelles : les citoyens peuvent reconnaître les mêmes principes de justice sans renoncer à leurs convictions.
Le consensus par recoupement n’est pas non plus un modus vivendi. En effet, Rawls estime que celui-ci repose sur l’intérêt personnel et non sur le souci d’autrui, qu’il n’implique pas un « engagement fiable à soutenir » les institutions démocratiques et qu’il dépend de la répartition du pouvoir politique à un moment donné (9).
Appliquée à la maison commune européenne, cette forme de consensus rend compte de la coexistence solidaire entre ses habitants. Chacun a ses croyances, mais chacun peut y trouver des raisons de vivre avec les autres.
Le consensus par recoupement a toutefois été l’objet de critiques, liées notamment à l’idée qu’en pratique, la négociation et le compromis jouent un rôle important dans les délibérations politiques ; que le compromis et le modus vivendi peuvent aussi jouir d’une réelle stabilité ; et que déduire de ses propres doctrines morales, religieuses ou philosophiques des raisons d’adhérer à des principes politiques communs suppose de disposer de capacités morales et psychologiques élaborées (10).
Il n’empêche que le consensus par recoupement a été repris dans des travaux sur l’Europe.
Pouvez-vous proposer un exemple ?
La professeure de relations internationales Kalypso Nicolaïdis et la philosophe Janie Pélabay l’ont invoqué dans un article soulignant l’importance du pluralisme au sein de l’Europe (11). Pour elles, l’Europe ne peut fonder son unité sur un récit unique qui la définirait substantiellement – une « âme », un « héritage millénaire », voire des « valeurs communes ». Son unité doit plutôt s’accommoder d’un « pluralisme raisonnable » et reposer sur un « processus ».
Le pluralisme raisonnable reconnaît qu’il existe des différences dans les conceptions qu’ont les citoyens européens de la finalité de l’Union, sans que soient remis en cause le respect et la reconnaissance mutuels, et sans qu’une conception particulière soit imposée aux autres citoyens.
Ensuite, plutôt que de recourir à une conception substantielle de ce qu’est l’Europe, il s’agit, pour Nicolaïdis et Pélabay, de « privilégier le processus sur la substance » : des récits et des conceptions différentes de l’Europe peuvent se confronter publiquement et aboutir à un « consensus minimal » qui est un consensus par recoupement, c’est-à-dire un accord permettant à des désaccords durables de coexister.
C’est en ce sens que l’idée de « maison commune européenne » peut être comprise : non pas comme une maison dont tous les habitants partageraient exactement la même conception de l’Europe, mais comme un espace politique et culturel dans lequel les citoyens européens peuvent se reconnaître et prendre plaisir à vivre ensemble.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Références et conseils de lecture :
(1) Discours sur l’état de l’Union 2026 de la présidente von der Leyen, 16 septembre 2026.
(2) L’expression « militant de l’Europe » est empruntée à l’« Hommage à Paul Collowald », Sauvons l’Europe, 10 juillet 2025.
(3) P. Collowald, « Maison commune européenne : recherche de paternité », Libre Belgique, 14 mars 1991. Une image que Konrad Adenauer reprendra le 12 juin 1961 : « Notre objectif est que l’Europe devienne une grande maison pour tous les Européens, une maison de la liberté » (Ibid., et P. Collowald, « ’Fédération’ et ‘Maison commune’ », Libre Belgique, 21 janvier 1992).
(4) F. Heurtebize & C. Marangé, « Deux projets inachevés de réconciliation du continent européen », Histoire Politique, 46, 2022, et C. Marangé, « Le parti communiste français et l’avenir de l’Europe pendant la Perestroïka », Histoire Politique, 46, 2022. Même si « la Maison commune européenne était […] principalement destinée à rapprocher [l’URSS] de l’Europe de l’Ouest », elle servait « d’abord à convaincre les pays ouest-européens d’exercer une pression sur le désarmement » (respectivement S. Momzikoff, « Aux origines de la Maison commune européenne de Gorbatchev : influences et concepteurs (années 1970-1989) », Histoire Politique, 46, 2022, et F. Heurtebize & C. Marangé, « Deux projets inachevés de réconciliation du continent européen », Histoire Politique, 46, 2022).
(5) M. Benjamin, « The value of consensus », in R. E. Bulger, E. Meyer Bobby & H. V. Fineberg (dir.), Society’s choices: Social and ethical decision making in biomedicine, Committee on the Social and Ethical Impacts of Developments in Biomedicine, 1995.
(6) P. Jones, « The political theory of modus vivendi », Philosophia, 45, 2017, p. 443-461. Le modus videndi peut être obtenu « faute de mieux », sans que les différends entre les parties soient résolus, mais il peut aussi présenter une certaine stabilité.
(7) J. Rawls, Political liberalism, Columbia University Press, 1993, tr. C. Audard, Le libéralisme politique, PUF, Quadrige, 1995. L’expression employée par Rawls est « doctrines compréhensives ». L’expression désigne « un ensemble de croyances morales et religieuses relativement cohérents, par lesquels toute croyance donnée est ou bien acceptée ou bien rejetée » (J.-B. Rauzy, « Conflit et consensus », in M. Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, PUF, 1996). On le trouve par exemple dans cette définition que donne Rawls du consensus par recoupement : « Je suppose que tous les citoyens adhèrent à une doctrine compréhensive avec laquelle la conception politique qu’ils professent est reliée d’une manière ou d’une autre » (J. Rawls, op. cit.). Le sociologue Patrick Pharo lui préfère « élargi » ou « englobant » (« Les limites de l’accord social. À propos du débat Habermas-Rawls sur la justice politique », Revue Française de Sociologie, 39(3), 1990, p. 591-608).
(8) Le philosophe Jean-Baptiste Rauzy observe qu’il peut en résulter un consensus durable. Il est « le résultat des recoupements qui peuvent exister sur les principes et les valeurs reconnus par chacune de ces doctrines » (op. cit.).
(9) J. Basu, « Cooperative capacities of the rational: Revising Rawls’s account of prudential reasoning », American Political Science Review, 115-3, 2021, 967–981. Ce que les philosophes Ernest-Marie Mbonda et Jean-Baptiste Rayzy traduisent en ces termes : « Le consensus par recoupement [n’est] pas un modus vivendi soumis aux aléas des intérêts particuliers » (« Justification des droits et neutralité métaphysique chez John Rawls », Archives de philosophie, 72(1), 2009, p. 101-122) ; « Le consensus […] ne désigne pas un simple modus vivendi : il exige plus qu’un rapprochement momentané et accidentel des intérêts, plus également que ce que l’on trouve dans les motifs empiriques comme l’inclination ou la peur des sanctions » (J.-B. Rauzy, op. cit.).
(10) Voir respectivement E. Picavet, « La doctrine de Rawls et le pluralisme comme modus vivendi », Revue internationale de philosophie, 237(3), 2006, p. 369-386 ; J. Basu, op. cit. ; et P. Jones, op. cit.
(11) K. Nicolaïdis & J. Pélabay, « One union, one story? In praise of Europe’s narrative diversity », in D. Phinnemore & A. Warleigh-Lack (dir.), Reflections on European integration: 50 years of the Treaty of Rome, Palgrave studies in European Union politics, 2009.