Bienvenue dans JPEG, le Journal des Politiques Européennes et de la Gouvernance. Toutes les deux semaines, cinq minutes pour comprendre une décision européenne dont on parle beaucoup et qu'on explique rarement.
Alexandre Mies est franco-italien, diplômé du Collège d'Europe, à Bruges, et étudiant en master d'administration publique à Sciences Po. Il travaille sur les finances publiques et les politiques publiques françaises et européennes.
Partons du plus simple : l’électricité est-elle plus chère en France que chez nos voisins européens ?
Non, et les chiffres sont clairs. En 2025, un ménage français paie environ 250€ le MWh, taxes comprises. C'est 13 % en dessous de la moyenne européenne. Et pour les entreprises, l'écart est encore plus net : 16% sous la moyenne. Il faut aussi souligner que les prix ont baissé de 9 % sur un an.
Ce qui est vrai en revanche, c’est que la facture a explosé entre 2021 et 2023, et tout le monde peut en témoigner. C'est à ce moment-là que le débat sur l'énergie est devenu un débat européen.
Et il y a une vraie énigme là-dedans. La France produit une électricité décarbonée à plus de 95 %, surtout du nucléaire et de l'hydraulique. Presque pas de gaz.
Pourquoi, alors, a-t-on payé le prix d’une crise gazière ?
Parce que depuis 30 ans, la France fait partie du marché européen de l’électricité, où les États membres sont reliés physiquement par des lignes à haute tension et où les prix se forment ensemble.
Le principe est simple : à chaque heure, on met en commun l'offre et la demande de tous les pays connectés, et on laisse le courant aller là où il manque.
Et comment est-ce que les prix de ce marché sont formés ?
Pour simplifier un fonctionnement un peu complexe : imaginez une file d'attente de centrales, classées de la moins chère à la plus chère à faire tourner. D'abord le solaire et l’éolien, qui ne coûtent presque rien une fois construits. Puis le nucléaire. Et tout au bout, les centrales à gaz.
On descend la file jusqu'à ce que la demande soit couverte. Et la règle décisive, c’est que tout le monde est payé au prix de la dernière centrale appelée.
Donc dès qu'il faut aller chercher du gaz pour boucler la demande (ce qui arrive très souvent en Europe), c'est le gaz qui fixe le prix de toute l'électricité de cette heure-là. Y compris celle qui sort d'un réacteur français.
Mais sans l'Europe, on paierait combien ?
Plus cher que ce que ce qu’on pense.
On entend partout que le nucléaire français produit à 42€/MWh. En réalité, c’était l’ARENH, un prix administratif fixé par l'État en 2012, qui obligeait EDF à vendre une part de sa production à ses concurrents. Le vrai coût du nucléaire, on le chiffre plutôt entre 60 et 70€.
L’ARENH a disparu en 2025, remplacé par un dispositif français. Je le souligne, parce que les taxes, le réseau et le choix du nucléaire lui-même restent une décision propre à chaque État.
Et si on sortait quand même de ce marché, qu'est-ce qu'on perdrait ?
Deux faces d’une même pièce :
• Côté sécurité : en 2022, plus de la moitié des réacteurs français étaient à l’arrêt à cause d’une corrosion sur les circuits de secours. La production nucléaire a chuté à son plus bas niveau depuis 1988. La sécheresse a également réduit l’hydraulique de 20 %. Pour la première fois depuis 1980, la France a importé plus d’électricité qu’elle n’en a exporté, tirant surtout d’Allemagne et de Belgique.
Sans le marché commun, on aurait dû vivre des coupures d’électricité.
• Côté opportunité : en 2025, la France a battu son record d’exportations, vendant 17 % de sa production à ses voisins. Sortir du marché reviendrait à renoncer à ces revenus.
Est-ce que ça veut dire que tout va bien ?
Évidemment non, ce serait trop beau ! Ce système transfère une rente énorme aux producteurs en période de crise : quand le gaz s'envole, une centrale nucléaire amortie depuis trente ans encaisse la différence. Il a fallu corriger après coup, et le bouclier tarifaire a coûté environ 24 milliards € à l’État sur deux ans.
Alors que faut-il retenir ?
Trois choses :
• Que la France paie son électricité moins cher que la moyenne européenne.
• Que le marché européen a amplifié une crise gazière (mais ne l’a pas créée).
• Et qu'il est aussi une assurance : il nous a évité des coupures en 2022, et il nous rapporte aujourd'hui.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.