L'édito européen de Quentin Dickinson

Allemagne, année zéro ?

Drapeaux allemand et de l'UE flottant devant le bâtiment du Reichstag, Berlin, Allemagne. ©Niklas Jeromin sur pexels Allemagne, année zéro ?
Drapeaux allemand et de l'UE flottant devant le bâtiment du Reichstag, Berlin, Allemagne. ©Niklas Jeromin sur pexels

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, vous entendez revenir sur les conséquences de la percée spectaculaire de l’AfD, ce parti allemand de la droite dure, aux élections régionales dans l’État fédéré de la Saxe-Anhalt…

D’abord, un rapide rappel : un peu plus d’un million sept cent mille électeurs étaient appelés aux urnes ; à 77,8 %, le taux de participation était plus élevé (de plus de 17 %) par rapport aux élections précédentes.

Quinze listes étaient en présence, dont sept ont obtenu au moins un siège. L’AfD remporte le plus grand nombre de suffrages, mais échoue à atteindre la majorité absolue. Les sociaux-démocrates de la SPD, les Verts, et surtout la gauche dure, le BSW, progressent également. Les démocrates-chrétiens de la CDU (parti du Chancelier fédéral Friedrich MERZ) sont les grands perdants, tout comme les libéraux de la FDP et l’extrême-gauche.

La CDU, la SPD, les Verts, et l’extrême-gauche ont décliné l’invitation du chef de file de l’AfD à venir discuter d’une éventuelle collaboration ; en revanche, le BSW y a répondu positivement, en insistant vouloir s’accorder avec l’AfD sur les questions de l’approvisionnement énergétique, de l’enseignement, et du retour à la paix en Europe.

Quelle pourrait être l’issue de ces tractations ?...

Si un accord intervenait dans les prochains jours entre l’AfD et le BSW, une coalition pourrait gouverner la Saxe-Anhalt, mais une coalition bien étrange, car elle réunirait des factions ouvertement prorusses et d’autres, très admiratrices de Donald TRUMP – en somme, une parfaite machine de guerre contre l’Union européenne.

Selon vous, est-ce actuellement le scénario le plus vraisemblable ?...

En tout cas, ce n’est pas la seule issue possible. Ulrich SIGMUND, chef de l’AfD en Saxe-Anhalt, aspirait à gouverner seul cet État et ne manifeste que peu d’enthousiasme à l’idée de partager le pouvoir avec le BSW, un petit parti qui ne manquerait pas de lui rappeler avec régularité les égards qui lui seraient dus.

D’où la tentation de l’AfD de former un gouvernement minoritaire et de démissionner aussitôt, afin de provoquer de nouvelles élections. Évidemment, c’est un pari particulièrement risqué : ce nouveau scrutin peut produire à peu de choses près le même résultat que son prédécesseur, ou alors, de façon désastreuse pour l’AfD, faire reculer pour celle-ci le soutien des électeurs lors de prochaines élections régionales en Thuringe, dans le Brandebourg, et dans le Mecklenbourg-Antépoméranie.

Donc, à l’heure où nous parlons, les jeux ne sont pas faits.

Tout de même, Quentin Dickinson, les partis extrémistes paraissent de façon croissante tenir le haut du pavé en Allemagne, en France, et pratiquement partout en Europe – est-ce que l’Union européenne est à terme menacée ?...

En tout cas, l’évolution des électeurs vers les extrêmes est un fait, mais, au jour d’aujourd’hui, cette tendance est bien plus inquiétante pour l’Allemagne que pour l’UE.

Pourquoi cela ?...

Parce que – même s’il se veut une Alternative pour l’Allemagne, l’AfD est un parti né dans l’est du pays et où il trouve l’essentiel de son soutien. En revanche dans l’ouest du pays, par exemple en Bavière - pourtant très conservatrice - sa présence reste négligeable.

A grands traits, les raisons du succès de l’AfD dans les cinq régions héritées de l’Allemagne de l’est sont multiples : chez les gens âgés, la nostalgie idéalisée d’une société communiste, stable et sans surprise, où chacun avait un travail et un logement décent ; chez les jeunes, une rébellion contre le mépris supposé de Ceux de l’ouest à leur égard, auquel s’ajoute un marché de l’emploi plus contraint que dans les régions occidentales, en dépit des milliards d’Euros, consacrés depuis la réunification il y a plus de trente ans, au redéveloppement économique dans l’est de la République fédérale.

Pour celle-ci, existe désormais le risque majeur de la résurrection de fait de deux Allemagnes, l’une dominée par des partis prorusses, et l’autre gérée par les partis plutôt centristes actuels, et la capitale, BERLIN, réduite à la condition d’un arbitre impuissant d’un insoluble conflit de société.

Mais, dit-on, le pire n’est pas toujours certain.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.