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Les quotas de pêche

Photo de Gamze sur Unsplash Les quotas de pêche
Photo de Gamze sur Unsplash

Nous accueillons chaque mois Matthieu Ballandonne, professeur d’économie à l’ESSCA School of Management, responsable du groupe de recherche du département « Economie, Droit et Société », directeur académique du Programme Master par la voie de la formation continue, et membre du comité éditorial de la Revue d’Histoire des Sciences Humaines.

Bonjour Matthieu, aujourd’hui vous allez nous parler des quotas de pêches instaurés par l’Union Européenne en décembre dernier et de la notion de « tragédie des communs ».

Bonjour Laurence. Oui, le Conseil Européen Agriculture et Pêche a établi en décembre 2025 un nouvel accord sur les quotas de pêche. Selon le journal Les Échos, cet accord s’est réalisé, je cite, « dans la douleur » et « au terme de négociations marathon » [1].

Que retenir de cet accord annuel ?

Deux décisions ressortent particulièrement.


D’abord, celle qui concerne le maquereau. L’espèce est en situation de surpêche et la limite de prises chute de 70 % pour ce premier semestre. Les pêcheurs amateurs aussi sont concernés : Catherine Chabaud, la ministre française de la Mer et de la Pêche, a fixé en février un plafond de cinq maquereaux par jour et par personne [2].

Autre décision importante : l’abandon de ce qu’on appelait la « préférence de La Haye ». Ce dispositif offrait jusqu’ici à l’Irlande des quotas plus avantageux pour certaines espèces, notamment le maquereau. La ministre Chabaud souligne le caractère historique de cette décision. Je la cite : « L’exclusion des préférences irlandaises, une première depuis plus de 50 ans, constitue un accord inédit qui permet de maintenir une équité dans la répartition des quotas de maquereau, alors que l’ensemble des pêcheries européennes sont confrontées à une situation critique, notamment en raison de la surpêche de certains États hors Union européenne, comme la Norvège » [3].

Comment les économistes expliquent l’existence de quotas de pêche ?

Pour vous répondre Laurence, il faut d’abord comprendre que les économistes établissent une typologie des biens selon deux critères : l’excluabilité et la rivalité. Un bien est excluable s’il est possible d’exclure un agent de son usage (généralement par la nécessité de payer un prix pour obtenir le bien). Un bien est rival si son utilisation par un agent empêche son utilisation par un autre.

Quel rapport avec la pêche ?

Avec ces deux critères de la rivalité et de l’excluabilité, on peut classer les biens selon 4 types : les biens privés, les biens collectifs, les ressources communes, et les biens clubs. Par exemple, un stylo est un bien privé car il est à la fois excluable et rival : je dois payer son prix de marché pour l’obtenir et mon utilisation empêche un autre agent de l’utiliser. Les poissons, et plus globalement, les ressources naturelles, sont des ressources communes. Dans ce cas, il y a non-excluabilité et rivalité : sans régulation, je peux pêcher un poisson librement, mais ma pêche de ce poisson empêche les autres de le pêcher.

Quel est le problème auquel cela conduit ?

Le problème est que le pêcheur a un intérêt individuel à pêcher un maximum, mais cet intérêt individuel peut conduire à une destruction de la ressource pour l’ensemble de la société. On voit ici comment la poursuite des intérêts individuels ne conduit pas nécessairement aux intérêts collectifs. Une situation qui a pris le nom de « tragédie des communs » à la suite d’un célèbre article du biologiste Américain Garrett Hardin publié en 1968 dans la revue Science [4].

Les quotas sont donc une solution à cette « tragédie » ?

En effet, l’intervention de l’État par la régulation des quantités collectables des ressources naturelles est une des solutions qui permet donc d’empêcher la disparition de la ressource à long terme.

Garrett Hardin est un auteur aux orientations politiques pour le moins controversée. 

Oui, dans un article de 2013 l’historien Fabien Locher [5] étudie le parcours scientifique et politique de Hardin, en montrant qu’il est un néo-malthusien et un eugéniste. Malthus est connu pour sa thèse, publiée à la fin du 18ième siècle ([8] Malthus 1798), d’une croissance démographique plus rapide que celle des ressources, conduisant à une inéluctable catastrophe. Malthus préconisait alors un contrôle des naissances, possible à cette période notamment par l’abstinence. L’eugénisme, qui se développe à la fin du 19ième, peut être défini, je reprends ici les travaux de Thomas Leonard ([6] 2005, p. 208) comme, je cite, « un mouvement visant à améliorer l’hérédité humaine par le contrôle social de la reproduction, fondé sur l’hypothèse que les différences d’intelligence, de caractère et de tempérament entre les individus sont largement dues à des différences héréditaires » [7].

Ces orientations politiques transparaissent elles dans l’argument de Hardin sur la « tragédie des communs » ?

Tout à fait, le texte original d’Hardin prenait l’exemple du bétail sur un terrain commun : l’ajout de bétail supplémentaires va, progressivement, conduire à la disparition de l’herbe du champ, menant à la famine du troupeau entier. Comme le montre Fabien Locher [5], l’exemple pris par Hardin est aussi une analogie politique ; je cite Fabien Locher : « Dans la « tragédie des communs », les têtes de bétail ne représentent pas seulement les animaux que chaque éleveur place sur le pâturage. Elles symbolisent aussi les enfants de ces mêmes éleveurs, qui en se multipliant menacent de ruiner la ressource » ([5] Locher 2013, p. 24)

Les quotas et l’intervention publique sont-ils la seule solution au problème des ressources communes ?

Non, dans son article de 1968, Hardin étudie le contrôle de la population (en lien avec son idéologie) et la privatisation des ressources. Cette dernière solution règle le problème des communs en redonnant à chaque fermier, pour reprendre son exemple, une incitation à la préservation de son propre champ.

Depuis les années soixante, il y a certainement eu d’autres travaux sur la question de la gestion des ressources communes ?

Bien sûr Laurence, plus récemment, les travaux d’Elinor Ostrom ont été novateurs. C’est la première femme à recevoir le prix Nobel en 2009, prix partagé avec Oliver Williamson. Elle publie en 1990 [9] un ouvrage majeur consacré à la gouvernance des communs. Ostrom propose une autre voie entre les deux extrêmes de l’intervention de l’état et de la privatisation. En effet, l’argument d’Hardin repose sur une représentation égoïste des individus, qui ne suivraient que leur intérêt sans se soucier des effets à long terme pour le collectif. Ostrom observe, au contraire, que dans de nombreuses situations, les usagers euxmêmes mettent en place des règles collectives efficaces pour gérer et préserver leurs ressources communes. Elle offre ainsi une autre vision des comportements humains et montre que, sous certaines conditions, l’autoorganisation, un des concepts clés de ses recherches (voir Ranville 2018 [10]), peut fonctionner.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron. 


Références et notes : 

[1] https://www.lesechos.fr/monde/europe/guerre-du-maquereau-leurope-reduit-pour-six-mois-ses-quotas-de-peche-2204668, consulté le 25 Février 2026

[2] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/surpeche-de-maquereaux-la-ministre-annonce-des-quotas-pour-les-pecheurs-amateurs-20260217, consulté le 25 Février 2026

[3] https://www.ecologie.gouv.fr/presse/conseil-ministres-europeens-possibilites-peche-2026-france-obtient-resultats-equilibres, consulté le 25 Février 2026

[4] Hardin, Garrett. 1968. « The Tragedy of the Commons ». Science 162(3859), pp. 1243–1248. 1968. doi:10.1126/science.162.3859.1243.

[5] Locher, Fabien. 2013. « Les pâturages de la Guerre Froide : Garrett Hardin et la « tragédie des communs » ». Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 60(1), pp. 7-36, DOI 10.3917/rhmc.601.0007

[6] Leonard, Thomas. 2005. « Eugenics and Economics in the Progressive Era ». Journal of Economic Perspectives 19(4), pp. 207-224.

[7] Citation originale : « « Eugenics » describes a movement to improve human heredity by the social control of human breeding, based on the assumption that differences in human intelligence, character and temperament are largely due to differences in heredity »

[8] Malthus, T. R. 1798. An essay on the Principle of Population. Londres : J. Johnson.

[9] Ostrom, Elinor. 1990. Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action. New York : Cambridge University Press.

[10] Ranville, Adélie. (2018). « Mieux comprendre les facteurs de succès de la coopérative avec la théorie de l’auto-organisation d’Elinor Ostrom ». RECMA, Revue Internationale de l’Économie Sociale 347(1), pp. 92-110. https://doi.org/10.3917/recma.347.0092.

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