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La Banque Centrale Européenne et les Cryptomonnaies

Photo de Mat sur Pexels La Banque Centrale Européenne et les Cryptomonnaies
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Nous accueillons chaque mois Matthieu Ballandonne, professeur d’économie à l’ESSCA School of Management, responsable du groupe de recherche du département « Economie, Droit et Société », directeur académique du Programme Master par la voie de la formation continue, et membre du comité éditorial de la Revue d’Histoire des Sciences Humaines.

Aujourd’hui vous allez nous parler de la position de la Présidente de la Banque Centrale Européenne (BCE), Christine Lagarde, sur les cryptomonnaies et de la volonté de la BCE d’instaurer une taxe dite « Tobin » sur les transactions financières réalisées en cryptomonnaies.

Oui, revenons déjà rapidement sur ce qu’est une cryptomonnaie. Une cryptomonnaie correspond à des actifs numériques qui s’échangent de pair à pair de manière décentralisée, sur la base de technologies de blockchain et de cryptographies. Un des aspects importants est donc le caractère décentralisé des transactions en cryptomonnaie : il n’y pas d’institution qui centralise les échanges. On comprend donc déjà pourquoi les cryptomonnaies s’opposent, dans leur principe, à l’idée même d’une Banque Centrale.

La cryptomonnaie la plus connue est le Bitcoin, c’est cela ?

Absolument, et la richesse détenue en Bitcoin équivaut aujourd’hui à environ 1200 milliards de dollars. Mais il existe par ailleurs beaucoup d’autres cryptomonnaies.

Matthieu, que pense Christine Lagarde de ces cryptomonnaies ?`

Christine Lagarde est très critique de ces cryptos, et ce n’est pas étonnant du fait, nous l’avons dit, de la philosophie même du projet des cryptomonnaies qui va à l’encontre d’une institution centrale. Également, la quantité offerte de Bitcoin ne peut être modifiée de manière discrétionnaire, et elle est limitée à long terme. Cela s’oppose au rôle de la banque centrale, qui modifie l’offre de monnaie dans l’économie en fonction des objectifs qu’elle se fixe concernant le taux d’inflation.

En 2022, Christine Lagarde était claire dans son rejet des cryptomonnaies : « Mon évaluation très humble est que cela ne vaut rien. Cela ne repose sur rien, il n’y a aucun actif sous-jacent pour servir d’ancrage de sécurité » [1].

On peut également trouver, sur le site internet de la BCE, des articles mettant en garde contre les cryptomonnaies et leur intrinsèque volatilité. Par exemple, cet article de 2025 de Aerts et ses co-auteurs, conclue même que « Si la croissance rapide des crypto-actifs et leur intégration croissante au système financier traditionnel se maintiennent, ils pourraient, à terme, constituer une menace pour la stabilité financière de la zone euro » (notre traduction, [2]).

La Banque Centrale travaille néanmoins à un projet d’euro numérique, est-ce similaire aux cryptomonnaies ?

Cet euro numérique est très différent des cryptomonnaies car sa gestion serait donc assurée par la Banque Centrale, et son cours assuré, adossé à l’euro, donc sa volatilité très faible.

La BCE, dont on a bien compris son scepticisme vis-à-vis des cryptomonnaies, envisage d’instaurer une taxe dite « Tobin » sur leurs transactions. En quoi cela consiste ?

En effet, il s’agit d’appliquer une taxe de 0,1% sur les échanges en cryptomonnaies. L’objectif annoncé est notamment de participer au financement du budget Européen. Bien sûr, cela décourage aussi les investisseurs en cryptomonnaies. C’est donc une bataille plus fondamentale, comme nous l’avons vu, entre différentes représentations de ce qu’est, ou devrait être, un actif monétaire.

Et pourquoi ce nom de Tobin ?

La taxe Tobin tient son nom de son créateur, l’économiste américain James Tobin. Tobin, décédé en 2002, était un économiste Keynésien, et récipiendaire du Nobel d’économie en 1981. Dans les années 1970, dans le contexte de l’effondrement des accords de Bretton Woods et l’avènement des taux de change flottants, Tobin propose de taxer les transactions de change entre monnaies (Tobin 1972 in Tobin 1974 [3], Tobin 1978 [4]). Il s’agissait, selon lui, de « jeter un peu de sable dans les rouages de nos marchés monétaires internationaux excessivement efficients » (notre traduction Tobin 1978, p. 154).

Dans un prologue à un ouvrage collectif de 1996 (Haq, Kaul et Grunberg 1996 [4]) portant sur sa célèbre taxe, Tobin rappelle les deux objectifs principaux qui ont conduit sa réflexion (Tobin 1972 in Tobin 1974 [3] ; 1978 [4] ; Haq, Kaul et Grunberg 1996 [5]). Le premier est de limiter les spéculations de court terme et la volatilité des taux de change. Le deuxième objectif était, je cite, de « préserver et promouvoir l’autonomie des politiques macroéconomiques et monétaires nationales » (notre traduction ; Tobin in Haq, Kaul, et Grunberg 1996 [5] p. xiii). Tobin souligne que générer des revenus supplémentaires grâce à la taxe n’était pas un objectif principal.

Tobin note également que sa taxe a été initialement plutôt mal reçue par le monde académique et institutionnel. Notamment, il remarque que les banquiers centraux y étaient peu enclins, avant d’y devenir plus sensibles à la fin du vingtième siècle.

Matthieu, que retient l’historien de la pensée économique de la résurgence de cette « taxe Tobin » dans les débats ?

On peut retenir deux choses.

La première est que les idées d’un auteur n’apparaissent pas dans un vacuum, mais sont le fruit d’un héritage intellectuel et d’un contexte socio-historique. En l’occurrence, les travaux de Tobin se comprennent dans leur héritage Keynésien et dans le contexte économique particulier de la crise du système monétaire international au début des années 1970.

Le second aspect est la multitude des acteurs en jeux pour qu’une idée fasse son chemin, et les réinterprétations que chacun de ces acteurs en font. C’est très clair aujourd’hui, la taxe sur les cryptomonnaie est un élément de lutte d’un système contre un autre (la BCE contre les cryptomonnaies) et s’appuie sur l’argument de la génération de revenu, initialement considéré comme secondaire. Sur ce dernier point, il y a même une convergence, qui pourrait paraître surprenante, entre la volonté de la Banque Centrale, et les mouvements altermondialistes qui prônent également l’utilisation de la taxe Tobin sur les transactions financières.

James Tobin s’est-il exprimé sur les reprises de sa taxe par ces différents mouvements ?

Absolument Laurence ; Tobin lui-même a été très critique de l’utilisation de « sa » taxe par les altermondialistes. Dans une interview pour le journal Allemand Der Spiegel en 2001, donc peu avant sa mort, il dit en effet, je cite (notre traduction, [6]) : « la plupart des applaudissements viennent du mauvais camp. Voyez-vous, je suis économiste et, comme la plupart des économistes, je suis partisan du libre-échange. Je soutiens également le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce, c’est-à-dire précisément toutes les institutions contre lesquelles ce mouvement s’élève. Ils abusent de mon nom…j’avais proposé que les recettes de cette taxe soient mises à la disposition de la Banque mondiale. Mais ce n’était pas là l’essentiel de mon propos. La taxe sur les transactions de change avait pour objectif de limiter les fluctuations des taux de change ».

Un entretien réalisé par Laurence Aubron. 

Références et notes :

[1] https://siecledigital.fr/2022/05/23/christine-lagarde-estime-que-les-cryptomonnaies-ne-valent-rien/. Consulté le 19 août 2026.

[2] Senne Aerts ; Alexandra Born ; Zakaria Gati ; Urszula Kochanska ; Claudia Lambert, Elisa Reinhold and Anton van der Kraaij. Mai 2025. « Just another crypto boom? Mind the blind spots ». https://www.ecb.europa.eu/press/financial-stability-publications/fsr/special/html/ecb.fsrart202505_01~62255f2625.en.html#toc5. Consulté le 19 août 2026.

[3] Tobin, J. (1974). The New Economics One Decade Older. Princeton University Press

[4] Tobin, J. (1978). « A proposal for international monetary reform ». Eastern Economic Journal, 4(3-4), 153-159.

[5] Haq, M. ul, Kaul, I., & Grunberg, I. (Eds.). (1996). The Tobin Tax: Coping with Financial Volatility. Oxford University Press.

[6] https://www.spiegel.de/wirtschaft/james-tobin-die-missbrauchen-meinen-namen-a-154668.html, Der Spiegel, 2 septembre 2001, consulté le 19 août 2026.