Chaque semaine, la série de podcasts "L'Europe vue de Bruges" propose un éclairage original sur l’actualité européenne, vue depuis Bruges. Les intervenant·es sont des étudiant·es de la promotion Victoria Amelina, des Assistant·es académiques et, plus ponctuellement, des professeur·es.
Alexandre Mies est étudiant franco-italien en Études politiques au Collège d’Europe et en Administration publique à Sciences Po Paris.
Diplômé d’une double licence en histoire et science politique, il a acquis une expérience dans plusieurs administrations françaises et européennes, où il a travaillé sur des sujets budgétaires, sociaux et environnementaux.
Pourquoi l’UE a-t-telle décidé d’emprunter pour l’Ukraine ?
Ça s’est passé lors du dernier Conseil européen mi-décembre dernier. Les chefs d’État et de gouvernement ont acté un emprunt commun de 90 milliards d’euros pour soutenir l’Ukraine en 2026 et 2027
Il faut savoir que l’Ukraine a de gros besoins de financements pour 2026, et ça pour deux raisons principales :
- D’abord, parce que les États-Unis ont largement réduit leur financement à l’Ukraine alors qu’ils étaient le principal bailleur de fonds ;
- Ensuite, parce que l’effort de guerre continue : le FMI indique que l’Ukraine a besoin de plus de 130 milliards d’euros pour 2026-2027.
Tous les États-membres y ont participé ?
Non, même si la majorité a accepté de s’endetter ensemble, trois ont refusé : la Hongrie, la Slovaquie et la Tchéquie.
C’est intéressant politiquement, parce que ça montre quels pays sont plus réticents à soutenir financièrement l’Ukraine. Et juridiquement aussi, parce que l’accord utilise au maximum les marges d’intégration différenciée prévues par les traités.
Pourquoi un tel mode de financement ?
On ne s’attendait pas vraiment à cette solution au départ. Pendant plusieurs mois, la plupart des États-membres (en particulier l’Allemagne et le Danemark) cherchaient à utiliser les avoirs russes gelés pour financer l’Ukraine.
Concrètement, ce sont des actifs financiers qui appartiennent à des acteurs russes mais qui sont bloqués par les sanctions occidentales. Ils ne peuvent pas être utilisés librement mais restent juridiquement la propriété de leurs détenteurs.
Sauf que le problème, c’est que la majorité de ces actifs sont détenus par une institution située en Belgique. Les autorités belges ont demandé de fortes garanties pour faire face aux éventuelles représailles russes. Mais pas de consensus sur cette option, et l’UE a finalement choisi l’emprunt commun. À souligner, ça a presque été vécu comme un échec par les allemands et d’autres pays moins à l’aise avec l’endettement commun dans l’UE.
Concrètement, qu’est-ce que ça implique ?
Déjà, il faut trouver l’argent :
Pour ça, la Commission va émettre des obligations européennes. L’avantage, c’est que la dette européenne est très bien notée par les agences de notation. Donc, les taux d’intérêt sont bas et les conditions d’emprunt très avantageuses. L’UE devra payer environ 3 milliards d’euros d’intérêt par an.
Et un autre point intéressant : la première fois qu’un emprunt commun a été décidé, c’était le programme NextGenerationEU en 2020 pour faire face à la pandémie. Ce programme de 750 milliards d’euros de dette commune était au départ vu comme un « one-off », c’est-à-dire une solution exceptionnelle et limitée. Finalement, c’est partie remise.
Et est-ce que cet investissement de l’UE aura un impact ?
Clairement oui, c’est un investissement vraiment utile pour l’Europe. Financer l’Ukraine aujourd’hui coûte beaucoup moins cher que laisser la Russie gagner la guerre, en termes de sécurité, de stabilité et de crédibilité du droit international. C’est une vraie stratégie d’évitement des coûts.
Mais on peut se poser une autre question : est-ce que c’est la seule priorité pour l’UE ? En fait, investir pour l’Ukraine, c’est un choix stratégique fort. Quasi-indispensable à court-terme mais ça demande un arbitrage entre différentes priorités. Ça signifie aussi qu’on laisse de côté l’endettement commun pour la transition écologique, la compétitivité industrielle ou la défense commune.
C’est donc aussi ça qui est intéressant : on fait moins face à un dilemme lié à une question d’argent qu’à question de choix politique.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.