Chaque semaine, la série de podcasts "L'Europe vue de Bruges" propose un éclairage original sur l’actualité européenne, vue depuis Bruges. Les intervenant·es sont des étudiant·es de la promotion Victoria Amelina, des Assistant·es académiques et, plus ponctuellement, des professeur·es.
Marco Nicolich est assistant académique au sein du Département d’études politiques et de gouvernance européenne du Collège d’Europe.
Alors que l’Union européenne est confrontée à une série de défis majeurs sur la scène internationale, la Première ministre italienne Giorgia Meloni et le chancelier allemand Friedrich Merz se sont rencontrés il y a quelques jours à Rome pour signer un plan d’action italo-allemand.
Marco, pouvez-vous nous en dire plus sur la nature de cet accord ?
Oui. Lors de leur rencontre du 23 janvier, Rome et Berlin ont clairement montré qu’ils se perçoivent désormais comme deux puissances industrielles confrontées à des défis comparables. Cette convergence s’est traduite par un plan d’action commun, non contraignant sur le plan juridique, mais précédé de consultations approfondies entre les deux capitales. Même s’il ne crée pas d’obligations formelles, ce plan envoie un signal politique fort.
Il devrait d’ailleurs servir de base aux discussions informelles entre dirigeants européens prévues le 12 février à Alden Biesen, en Belgique, et plus largement aux échanges en amont du Conseil européen de mars.
Ce partenariat se distingue aussi par sa capacité à rassembler au-delà des clivages traditionnels. Là où certaines initiatives franco-allemandes ont parfois suscité des résistances, la relation italo-allemande est mieux placée pour fédérer des États du Nord attachés à la rigueur et à l’efficacité, des pays du Sud en quête de croissance et de flexibilité, ainsi que des États d’Europe centrale et orientale sensibles aux questions de souveraineté.
Quels sont les points les plus significatifs de ce plan ?
On peut résumer le plan autour de quelques axes clés. D’abord, il vise à renforcer la coordination stratégique au niveau européen, en promouvant une vision commune de la compétitivité et en multipliant les espaces de dialogue sur l’avenir de l’Union.
Ensuite, la coopération s’intensifie sur la compétitivité, l’innovation et l’énergie. Cela passe par de nouveaux formats ministériels, des initiatives conjointes sur l’intelligence artificielle, les matières premières critiques, l’espace ou encore l’hydrogène vert, ainsi qu’un soutien accru à l’innovation industrielle et à la formation professionnelle.
Un autre volet important concerne la sécurité et la défense. L’accord marque un tournant avec un dialogue politique plus structuré, des consultations régulières entre ministres des affaires étrangères et de la défense, et une coopération renforcée face aux menaces hybrides, à la désinformation et aux enjeux de cyber-sécurité.
Enfin, l’Italie et l’Allemagne renforcent leur coordination sur les partenariats extérieurs, le développement et la migration, notamment en Afrique et au Moyen-Orient, à travers des projets conjoints, un dialogue de haut niveau et une approche plus coordonnée de l’aide humanitaire.
Que nous dit ce partenariat sur la scène géopolitique européenne et mondiale ?
La rencontre de Rome pourrait marquer un changement d’échelle. On passe d’une simple convergence ponctuelle à une forme de co-gouvernance structurée. Les deux pays ont mis en place des consultations annuelles entre ministres des affaires étrangères et de la défense, ainsi qu’une coordination plus systématique au sein de l’Union européenne et de l’OTAN.
Cette coordination couvre désormais des zones stratégiques majeures, de l’Ukraine et des Balkans à l’Arctique, au Sahel et à l’Indo-Pacifique. L’accord comporte aussi une dimension géo-économique nouvelle. Rome et Berlin reconnaissent ensemble que la dépendance vis-à-vis de la Chine pour certaines matières premières critiques constitue une vulnérabilité stratégique, et annoncent une meilleure coordination de leurs instruments nationaux pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement.
En liant plus étroitement compétitivité, politique industrielle et action extérieure – par exemple sur le Mercosur ou à travers des initiatives conjointes en Afrique – l’Italie et l’Allemagne montrent clairement leur ambition de peser ensemble sur la définition du futur pilier économique et sécuritaire de l’Europe.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.