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L’accord de défense germano-polonais

© Marek Studzinski via Unsplash L’accord de défense germano-polonais
© Marek Studzinski via Unsplash

Dans leurs chroniques sur euradioJeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.

Le 17 juin 2026, le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius et son homologue polonais Władysław Kosiniak-Kamysz ont signé à Varsovie un nouvel accord de défense germano-polonais. La date a été choisie pour sa portée symbolique : elle coïncide avec le 35e anniversaire du traité d’amitié et de bon voisinage de 1991, qui avait posé les bases des relations bilatérales après la réunification allemande. Parallèlement, le Forum germano-polonais 2026 se tenait à Berlin.

Le nouvel accord remplace l’accord-cadre de 2011. Qu’apporte-t-il de nouveau et pourquoi l’ancien texte n’était-il plus adapté à la situation sécuritaire depuis 2022 ?

Le nouvel accord ne constitue pas une simple mise à jour, mais une réorientation en profondeur de la coopération militaire. L’accord-cadre de 2011 avait été conclu à une époque où la Russie n’était pas encore perçue comme une menace directe. L’annexion de la Crimée en 2014, puis surtout l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, ont complètement bouleversé ces hypothèses de départ.

Le nouveau texte tient compte de cette réalité en élargissant la coopération à l’ensemble des dimensions militaires. Outre les exercices conjoints et le soutien logistique mutuel, il couvre désormais explicitement la coopération face aux menaces hybrides ainsi que dans les domaines de l’armement, de la recherche et du développement. La défense aérienne, les acquisitions et le développement des capacités figurent parmi les priorités.

Cette volonté d’approfondissement se traduit déjà concrètement par l’exercice « Grand Eagle 2026 » prévu en novembre. À cette occasion, 1 200 soldats et environ 60 véhicules chenillés ainsi que 200 véhicules à roues seront déployés de l’Allemagne vers la Lituanie via la Pologne. L’objectif est de tester en conditions réelles les corridors logistiques qui seraient déterminants en cas de crise. Cette initiative s’inscrit dans la continuité du déploiement d’Eurofighter allemands et de systèmes Patriot destinés à protéger l’espace aérien polonais.

La Pologne s’affirme de plus en plus comme un État clé sur le flanc oriental de l’OTAN. Est-elle en passe de devenir l’un des États les plus influents de l’Union européenne en matière de défense, à l’image du rôle traditionnel de la France ?

Cette évolution est effectivement remarquable. La Pologne consacre aujourd’hui plus de 4 % de son PIB à la défense, soit la part la plus élevée de l’OTAN rapportée à la richesse nationale. Le nouvel accord souligne explicitement son inscription dans les cadres de l’OTAN et de l’Union européenne. Il ne s’agit donc pas d’un simple arrangement bilatéral, mais d’un élément destiné à s’intégrer durablement dans l’architecture de sécurité européenne.

L’intention déjà affichée par Berlin et Varsovie d’élargir à terme ce cadre de coopération à la Lituanie, à la Lettonie et à l’Estonie est particulièrement révélatrice. Une réunion consacrée à cette perspective est prévue à Varsovie en septembre 2026. Kosiniak-Kamysz a résumé l’enjeu en expliquant que la sécurité de la région baltique ne pouvait être garantie par deux États seulement et qu’elle nécessitait une coalition de pays volontaires.

Cette ambition reflète également la réévaluation des garanties américaines sous la présidence de Donald Trump. Le Premier ministre Donald Tusk a rejeté les critiques selon lesquelles cet accord placerait la Pologne sous une domination allemande : selon lui, il s’agit au contraire de renforcer la puissance polonaise par le partenariat, et non par la dépendance.

Quel bilan peut-on tirer de ces 35 années de relations ? Et dans quelle mesure la question des réparations continue-t-elle de peser sur les rapports bilatéraux ?

Les relations germano-polonaises ont considérablement progressé au cours des trois dernières décennies. La coopération est étroite sur les questions de sécurité, notamment concernant le soutien à l’Ukraine, et les échanges économiques comme les contacts entre les sociétés sont aujourd’hui très développés. La principale difficulté reste liée au passé.

L’Allemagne considère la question des réparations comme juridiquement close depuis la renonciation polonaise de 1953. En Pologne, toutefois, les destructions et les souffrances causées par l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale demeurent un sujet sensible. Plus de cinq millions de citoyens polonais ont péri sous l’occupation allemande.

L’impact politique de cette question dépend largement des gouvernements en place. Sous le PiS, elle a souvent été utilisée comme sujet de confrontation avec Berlin ; sous Donald Tusk, elle est davantage passée au second plan.

Dans quelle mesure le nouvel accord germano-polonais s’inscrit-il dans la coopération du Triangle de Weimar ? Et comment les relations franco-polonaises ont-elles évolué ces dernières années ?

Il faut distinguer le rôle symbolique du Triangle de Weimar de sa portée réelle. Créé en 1991, ce format est régulièrement mis en avant lors des grandes rencontres politiques, mais il n’a jamais acquis l’importance structurante du traité de l’Élysée dans les relations franco-allemandes. À l’origine, il reposait sur une relation asymétrique où l’Allemagne et la France constituaient le centre de gravité politique et où la Pologne occupait une position plus périphérique.

Cette situation a profondément changé. La Pologne n’est plus un partenaire junior. Elle dispose aujourd’hui de l’effort de défense le plus important de l’Union européenne rapporté au PIB, se trouve au cœur des enjeux liés à la guerre en Ukraine et entend peser directement sur les orientations de la politique de sécurité européenne.

Le rapprochement franco-polonais observé ces dernières années est réel, mais il répond avant tout à des intérêts stratégiques. Paris a progressivement intégré la perception est-européenne de la menace russe, longtemps considérée à Varsovie comme insuffisamment prise en compte. Le traité de Nancy signé en mai 2025 et l’intensification du dialogue bilatéral relèvent avant tout d’une adaptation pragmatique à la nouvelle situation sécuritaire créée par la guerre en Ukraine. Le Triangle de Weimar en bénéficie, mais il demeure essentiellement un cadre de concertation plutôt qu’un véritable instrument d’action.

Contrairement au traité franco-polonais de 2025, l’accord signé avec l’Allemagne ne prévoit pas de garanties de sécurité mutuelle. Son statut juridique est également plus limité : Varsovie a opté pour un accord plutôt que pour un traité. Selon Radosław Sikorski, ce choix reflète notamment les réserves persistantes d’une partie de la droite conservatrice polonaise à l’égard des relations avec l’Allemagne.