Dans leurs chroniques sur euradio, Jeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.
Bonjour Marie, nous allons revenir avec vous sur l’accord commercial entre l’UE et l’Inde qui a été scellé 27 janvier 2026 à New Delhi en présence de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et du président du Conseil, António Costa. « C'est l'accord de tous les accords », s'est réjoui le Premier ministre indien Narendra Modi. Nous allons essayer de voir les enjeux de cet accord avec vous.
Pour commencer, pourriez-vous nous rappeler dans quel contexte cet accord s’inscrit ?
Cet accord s’inscrit dans une logique de diversification pour l’UE par rapport aux droits de douane imposés par les Etats-Unis, et par rapport à la Chine qui hésite de moins en moins à montrer ses muscles par le biais de la mise en place de contrôles aux exportations. Les gouvernements européens cherchent d’ailleurs également à inciter les entreprises européennes de faire en sorte d’être capables d’amortir une potentielle perturbation des chaînes d’approvisionnement par Pékin dans une logique « China + 1 ».
Côté indien, New Delhi tente également de trouver des alternatives à Pékin et à Washington, notamment à travers des accords avec la Grande-Bretagne, la Nouvelle-Zélande et Oman.
Quels sont les avantages de l’accord commercial entre l’UE et l’Inde pour l’UE ?
L’Inde, quatrième puissance économique mondiale, constitue un énorme marché d’1,4 milliards d’habitants pour l’UE. Rappelons que 180 milliards EUR de biens et services sont échangés entre l’UE et l’Inde. De plus, l’Inde est l’économie la plus dynamique du G20 et l'essor économique indien a multiplié par six le revenu réel par habitant en Inde depuis l’an 2000.
C’est en particulier l’industrie automobile européenne qui espère profiter de cet accord. Rappelons que l’Inde est le 3e marché mondial de l’automobile et Mercedes, Volkswagen, BMW, Stellantis et Renault aspirent à vendre davantage de voitures en Inde grâce à cet accord. D’autre part, l’industrie des machines-outils et celle de la chimie espèrent également tirer leur épingle du jeu.
Inversement, quels sont les avantages de l’accord commercial entre l’UE et l’Inde pour l’Inde ?
Côté indien, les secteurs susceptibles de profiter de l’accord sont le secteur de la chimie, l’informatique et le secteur textile. L’institut économique allemand Kieler Institut für Weltwirtschaft estime que l’Inde devrait voir ses exportations dans la chimie augmenter de 119 %, que dans le secteur de l’informatique elle devrait augmenter ses exportations de 50 % et dans le secteur textile les exportations indiennes devraient croître de 38 %.
Sur le plan géopolitique, quels avantages cet accord revêt-il ?
L’UE mise sur l’Inde comme une ancre de stabilité dans l’Indopacifique, région qui concentre par ailleurs un certain nombre de foyers de tensions. En septembre 2025, à l’occasion de la présentation de la « Stratégie de l’UE visant à renforcer la prospérité et la sécurité avec l'Inde », la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen a souligné les « valeurs communes » entre l’UE et l’Inde. Il faut toutefois rappeler que l’Inde sait habilement jouer de la stratégie du balancier puisqu’elle flirte tout aussi bien avec l’UE qu’avec la Russie et la Chine comme en témoigne son adhésion aux BRICS ou à l’Organisation de coopération de Shanghai. La haute représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, affirme cependant qu’il est important d’approfondir les relations avec l'Inde afin de ne pas pousser ce pays dans les bras de la Russie.
Est-ce que dans ce contexte les relations entre l’Inde et l’Allemagne sont en train de changer ?
On peut souligner que le chancelier Friedrich Merz s’est rendu en Inde pour son premier voyage en Asie. C’est tout un symbole alors que la Chine est avec les Etats-Unis le principal partenaire commercial de l’Allemagne. Le chancelier a qualifié l’Inde de « partenaire de choix ».
L’Allemagne et l’Inde veulent saisir les opportunités de l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle mais aussi dans le domaine de l'hydrogène. Notons également que l’Allemagne et l’Inde entendent davantage coopérer dans le domaine des offres de formation et d’études en alternance, le ciblage et le traitement accéléré des procédures d’obtention de visas, ainsi que des partenariats entre universités et entreprises, sachant que l’Allemagne a besoin de main d’œuvre qualifiée.
L’Allemagne et la France sont-elles sur la même longueur d’ondes au sujet de l’accord commercial entre l’UE et l’Inde ?
Contrairement à l’accord UE-Mercosur, l’accord commercial entre l’UE et l’Inde n’a pas suscité de controverses côté européen. Pour rappel, le sujet clivant concernant l’accord UE-Mercosur ce sont les répercussions sur la filière agricole défendue en particulier par la France. L’accord UE-Inde, quant à lui, supprime ou baisse les droits de douane sur les exportations de produits agroalimentaires de l'UE, ouvrant ainsi un nouveau marché aux agriculteurs européens. Par conséquent pas de discorde entre Berlin et Paris…
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.