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L’Allemagne et la plus grande offensive d’investissement de son histoire : entre espoirs et critiques un an après sa mise en place

Photo de Norbert Braun sur Unsplash L’Allemagne et la plus grande offensive d’investissement de son histoire : entre espoirs et critiques un an après sa mise en place
Photo de Norbert Braun sur Unsplash

Dans leurs chroniques sur euradioJeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.

Bonjour Marie, aujourd’hui nous revenons avec vous sur les 500 milliards d’euros de fonds spécial pour les infrastructures mis en place en Allemagne pour répondre au contexte géopolitique et susciter un rebond de l’économie allemande. Celui-ci a été mis en place il y a tout juste un an. L’occasion de revenir avec vous sur ces sommes déployées outre-Rhin dans la décennie à venir et sur ce que cela implique concrètement.

Pour commencer pourriez-vous nous rappeler le contexte de la mise en place de cette mesure ?

En mars 2025, les conservateurs de la CDU et de la CSU et les sociaux-démocrates du SPD, avec le soutien des Verts, ont fait passer une loi au parlement allemand prévoyant d’une part un fonds spécial pour les infrastructures de 500 milliards d’euros sur 12 ans, et, d’autre part, un assouplissement du frein à l’endettement pour les dépenses militaires dépassant 1 % du produit intérieur brut allemand.

L’assouplissement du frein à la dette est censé offrir à l’Allemagne la possibilité d’accroître ses dépenses sur le plan militaire. L’Allemagne envisage en effet de devenir la première armée conventionnelle d’Europe face à la menace persistante que représente la Russie et à la question de la pérennité du soutien des Etats-Unis.

Les dépenses militaires répondent en premier lieu aux préoccupations chères à la CDU/CSU. Le fonds de 500 milliards d’euros en est le « pendant civil » et est considéré comme une priorité par le SPD.

Cela représente beaucoup d’argent. Qui en bénéficiera ?

En effet, Laurence. Les 500 milliards d’euros représentent la plus grande offensive d’investissement que l’Allemagne n’ait jamais connue...

Il s’agit de pallier le retard pris dans les infrastructures. L’argent bénéficiera aux transports, aux hôpitaux, aux infrastructures énergétiques, à l’éducation, à la recherche et au développement (R&D), au numérique, aux complexes sportifs et aux logements. Un cinquième de la somme sera dévolu au niveau fédéré des Länder et le reste sera déployé au niveau fédéral. Par ailleurs, un cinquième de cette somme est prévu pour un Fonds de transformation climatique.

Cette mesure avait suscité beaucoup d’attentes mais aussi des critiques lorsqu’elle a vu le jour. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le frein à l’endettement, dans la constitution allemande, a par le passé empêché une croissance plus importante et les investissements dont l’Allemagne aurait eu besoin pour être plus compétitive aujourd’hui. Son assouplissement est donc porteur d’espoir.

Cependant, ces mesures font apparaître des frictions intergénérationnelles. Comment trouver le juste équilibre entre des dépenses entreprises sur la décennie à venir pour redynamiser le pays, et, en même temps, faire en sorte que leur remboursement soit le moins douloureux possible pour les jeunes d’aujourd’hui et de demain ?

Au-delà de cet aspect, l’argent qui sera déboursé devra l’être de manière responsable car on est bien conscient qu’à la fin de son mandat la coalition sera jugée à l’aune des résultats du fonds de 500 milliards d’euros. Sachant que le parti d’extrême-droite, l’AfD, en embuscade, risque d’instrumentaliser tout faux-pas du gouvernement en place.

Quels sont les problèmes rencontrés dans la mise en œuvre de cette mesure ?

La concrétisation et la rapidité du déploiement de ces sommes pose question car plusieurs freins existent notamment sur les capacités disponibles en termes de planification, d’autorisation et de mise en œuvre de projets de grande envergure. Le gouvernement de Friedrich Merz souhaite en effet faire valoir le concept d’« intérêt public supérieur » qui permettrait de s’affranchir d’un certain nombre de réglementations susceptibles de freiner la mise en œuvre de projets au titre des 500 milliards d’euros.

En outre, le millefeuille administratif en raison de la structure fédérale de l’Allemagne risque également de compliquer le déploiement. Or, il est important que les sommes allouées le soient dans l’optique de créer davantage de cohésion territoriale et sociale.

Cette mesure a vu le jour il y a un an. Quel bilan provisoire peut-on en tirer ?

Le bilan est mitigé. La plus grande crainte est que les moyens provenant de ce fonds ne servent qu’à financer des dépenses courantes. Cela contreviendrait au critère d’ « additionalité », visant à s’assurer que l’argent déployé ne soit pas utilisé pour financer des dépenses déjà prévues dans le budget ou des promesses électorales mais des projets d’infrastructures durables qui apporteront un réel stimulus à long terme à l’économie allemande. Le gouvernement se veut transparent sur les dépenses. Celles-ci sont scrutées de très près. Deux instituts économiques ont récemment tiré un bilan sévère du fonds spécial et les partis d’opposition, Die Linke, l’AfD et les Verts, n’ont pas tari de critiques.

C’est la confiance pour le gouvernement en place qui est en jeu. Au vu des sommes inédites déployées la sentence électorale lors des prochaines élections fédérales pourrait être sévère si de réels effets ne se faisaient pas ressentir. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir dans un prochain épisode.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.