Aujourd'hui en Europe est un journal consacré aux actualités européennes du jour, réalisé par la rédaction d'Euradio à Bruxelles. Avec Thomas Kox, Salomé Moinet, Giona Melotto, et Ulrich Huygevelde.
Au programme :
- Madrid lance une vaste régularisation de migrants sans papiers
- Autonomie militaire : Paris recadre Mark Rutte
- Russie : des travailleurs bangladais poussés vers la guerre
On ouvre ce journal en Espagne où le gouvernement de Pedro Sánchez vient d’approuver un décret-loi pour régulariser environ 500 000 personnes en situation irrégulière, dont de nombreux demandeurs d’asile. Une décision qui tranche avec la politique suivie dans une majorité des Etats européens qui affichent une ligne plus dure sur l’immigration. De quoi parle-t-on, concrètement ?
Le texte adopté mardi 27 janvier 2026 par le gouvernement de coalition socialiste doit entrer en vigueur en avril. Il prévoit que, pour bénéficier d’une régularisation, les personnes en situation irrégulière justifient de ne pas avoir de casier judiciaire et résident en Espagne depuis au moins cinq mois avant le 31 décembre 2025 ou qu’elles aient demandé une protection internationale avant cette date.
Et quel est l’objectif affiché ?
Le projet vise à mettre fin à une situation de “zone grise” administrative et permettre l’accès à un titre de séjour, donc au travail légal pour les personnes jusqu’à présent en situation irrégulière. La ministre des Migrations, Elma Saiz, met en avant l’intégration et l’apport économique des étrangers en situation irrégulière. Elle dit aussi compter vouloir faire sortir des centaines de milliers de personnes de l’économie informelle, réduire l’exploitation et stabiliser une main-d’œuvre déjà présente sur le territoire.
Pourquoi le gouvernement accélère maintenant ?
Parce qu’un texte plus large était bloqué au Parlement, et que le parti de gauche Podemos — un allié indispensable pour Pedro Sanchez — poussait pour une mesure immédiate. Le décret est aussi l’aboutissement d’une campagne citoyenne qui a recueilli plus de 700 000 signatures et mobilisé le soutien d’environ 900 organisations.
Une décision potentiellement explosive sur le plan politique alors que l’extrême droite connaît une dynamique inédite en Espagne.
Oui, sans surprise, la droite du Parti populaire et l’extrême droite de Vox dénoncent de concert un “appel d’air” et accusent le gouvernement de Pedro Sánchez de récompenser l’illégalité. Le chef du PP, Alberto Núñez Feijóo (feero), affirme que l’annonce sert à détourner l’attention après l’accident ferroviaire mortel de la semaine dernière, qui a fait au moins 45 morts. Vox va plus loin, en reprenant la rhétorique du “grand remplacement” et en appelant à des expulsions massives, rebaptisées “remigration”.
Madrid répond que la mesure ne vise pas de nouvelles arrivées, mais des personnes déjà installées. Le gouvernement met aussi en avant le contexte économique : chômage au plus bas depuis 2008 et besoin de main-d’œuvre.
D’après le Guardian, c’est la neuvième régularisation depuis le retour de l’Espagne à la démocratie — un rappel, qu’en Europe, ces régularisations ont été assez fréquentes même si le climat politique a changé… et que le débat reste brûlant.
On poursuit en évoquant la bataille des mots qui s’installe autour de la défense européenne. Lundi 26 janvier 2026, au Parlement européen à Bruxelles, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte à lancé une formule choc : si certains pensent que l’Europe peut se défendre sans les États-Unis, qu’ils « continuent de rêver ». « Vous ne pouvez pas. Nous ne pouvons pas. Nous avons besoin les uns des autres », a t-il martelé. Pourquoi Mark Rutte durcit-il ainsi le ton ?
Parce que les appels à une autonomie stratégique se multiplient, sur fond de tensions récentes entre Washington et Copenhague autour du Groenland. Mark Rutte affirme avoir contribué à désamorcer la crise via un accord sur la sécurité dans l’Arctique, et il assume de “travailler” avec Donald Trump, quitte à encaisser la polémique.
Son argument central, c’est le coût : une Europe vraiment indépendante devrait, selon lui, grimper à 10 % du PIB de dépenses militaires – bien au-delà des objectifs actuels – et même se doter d’une capacité nucléaire propre. Sinon, dit-il, l’Europe perdrait « l’ultime garant de notre liberté », le parapluie nucléaire américain.
Et la réponse européenne ?
À Bruxelles, la Commission temporise : sa porte-parole Paula Pinho appelle à concentrer le débat sur une Union « plus résiliente » et « plus indépendante », en rappelant qu’on peut réduire des dépendances — comme sur l’énergie russe — et qu’il faut aussi le faire sur la défense.
Mais la riposte la plus politique est venue de Paris.
Oui, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a répondu : « Non, cher Mark Rutte », les Européens « peuvent et doivent » prendre en main leur sécurité, au sein d’un « pilier européen de l’OTAN ». Dans le même esprit, le ministre français délégué aux affaires européennes Benjamin Haddad plaide pour aller « beaucoup plus loin ». L’eurodéputée Nathalie Loiseau accuse quant à elle Mark Rutte de chercher à plaire à Trump.
On termine ce journal en revenant sur une enquête troublante concernant les “recrutements” liés à la guerre en Ukraine. Selon une enquête d’Associated Press, relayée par Al Jazeera, des travailleurs bangladais partis en Russie pour des emplois civils — agents d’entretien, cuisiniers, blanchisseurs, électriciens — auraient été contraints de signer des contrats militaires, puis envoyés combattre en Ukraine. Que racontent les témoins ?
Trois hommes interrogés par l’AP disent avoir découvert, une fois à Moscou, que les documents qu’on leur imposait de signer étaient en réalité des engagements dans l’armée russe. Ils décrivent des menaces de prison, des coups, et une formation expéditive — drones, évacuation médicale, armes lourdes — avant des missions au plus près du front : transporter du matériel, évacuer des blessés, récupérer des corps, parfois “en éclaireurs” devant les troupes russes.
Associated Press évoque aussi un phénomène plus large : des cas similaires signalés chez des ressortissants d’Inde, du Népal ou du Sri Lanka, attirés par des promesses de travail et de papiers. Les autorités bangladaises enquêtent sur des réseaux de passeurs ; le nombre exact de victimes reste flou, mais le reportage parle de centaines de personnes et d’environ 40 morts confirmés.
Une affaire explosive, à la croisée de la traite d’êtres humains et de la guerre, qui pourrait pousser Dacca à demander des comptes à Moscou — et à mieux protéger ses candidats à l’exil.
Un journal de Thomas Kox et Giona Melotto.