Il était une fois l'Europe

Le 30 août 1954

Photo de Moises Gonzalez sur Unsplash Le 30 août 1954
Photo de Moises Gonzalez sur Unsplash

Dans Il était une fois l'Europe, l'historien Sylvain Schirmann revient sur des dates emblématiques de l'Histoire de l'Europe toutes les deux semaines sur Euradio

[Nous venons d’entendre Paul-Henri Spaak réagir, quelques jours après le rejet par l’Assemblée nationale française de la Communauté européenne de Défense.
 Copyright : Conseil de l’Europe.]



Nous sommes le 30 août 1954. Dans l’hémicycle, l’ambiance est électrique : après deux ans de débats, la France s’apprête à voter contre le traité instituant la CED… alors même qu’elle en avait été l’une des principales instigatrices.

Sylvain Schirmann, comment en est-on arrivé à ce rejet du 30 août 1954 ? Pourquoi ce projet, pourtant lancé par la France, s’est-il heurté à un tel refus ? 

Dès le départ du projet, il y a des oppositions à ce projet en France. Elles viennent du mouvement communiste (PCF et CGT). Celui-ci y voit la volonté d’un réarmement agressif dirigé contre l’URSS par un impérialisme américain et ses alliés européens. Il dénonce également la renaissance à travers ce projet de l’impérialisme allemand après la période national-socialiste et les agressions allemandes à travers l’Europe. Les Gaullistes sont également vent debout. Plusieurs éléments de la CED les chagrinent : le réarmement allemand que le projet lance, la perte d’indépendance et de souveraineté de la France, elle qui mène dans les colonies des guerres hors d’Europe sur lesquelles pourraient indirectement peser des décisions européennes ; la fidélité à l’alliance anglaise et la volonté d’éviter toute dérive atlantiste. Une minorité de la SFIO fut également sur cette ligne.

Un mot encore pour signaler qu’ailleurs le débat fait rage également : opposition du SPD en Allemagne ; volonté belge de se rétracter ; ratification repoussée en Italie où elle n’eut finalement jamais lieu !



Sylvain Schirmann, ce 30 août 1954 marque un vrai coup d’arrêt pour l’Europe. Comment réagissent alors les acteurs de l’époque, en France, chez nos voisins européens, ou encore des figures comme Jean Monnet et Konrad Adenauer ?

Le commentaire d’Adenauer fut laconique : « 30 août 1954, jour noir pour l’Europe ». En France, là où les opposants à la CED se réjouirent du vote de l’Assemblée nationale (des bans de l’Assemblée on entama la Marseillaise), les ministres du gouvernement Mendès-France favorables à la CED démissionnèrent (3 ministres). Jean Monnet décida de ne pas solliciter le renouvellement de son mandat à la tête de la CECA et de poursuivre par d’autres moyens son objectif de parvenir aux « Etats-Unis d’Europe » en créant le Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe. Les fédéralistes ou les partisans d’une Europe supranationale dénoncèrent l’attitude du parlement français, mais ailleurs également les opinions étaient fracturées, cela ne suscita pas une vague d’hostilité à l’encontre de la France, même si les partenaires relevaient avec une pointe d’ironie ulcérée qu’elle a rejeté un traité dont elle était à l’origine.

Le rêve d’une armée européenne s’effondre, mais le réarmement allemand devient tout de même une réalité, Sylvain Schirmann, est-ce à ce moment-là que l’Europe perd la main sur sa propre défense au profit de l’OTAN ? 



Il faut d’abord simplement rappeler que la défense de l’Europe s’organise depuis 1949 dans le cadre de l’OTAN. Mais subsiste après l’échec de la CED le problème du réarmement allemand. La conférence de Paris entre Etats occidentaux est réunie pour sortir de cet échec. Elle adopte trois principales mesures le 23 octobre 1954 :

  • Le rétablissement de la souveraineté de la RFA (à l’exception des sujets touchant à la réunification, au statut de Berlin et à la présence des troupes alliées en RFA)
  • La transformation de l’union occidentale (UO) crée par le pacte de Bruxelles en 1948 en UEO (union de l’Europe occidentale) étendue à deux nouveaux membres : l’Allemagne et l’Italie 
  • L’entrée de la RFA à l’OTAN

Cet accord permet le réarmement de la RFA.

C’est dans ce cadre qu’est dorénavant organisée la défense européenne. La réponse soviétique ne se fit pas attendre : le 14 mai 1955, ils mirent sur pieds le pacte de Varsovie.

Le 30 août 1954 restera comme le grand rendez-vous manqué de l’Europe de la défense. L’idée d’une défense européenne autonome est enterrée pour longtemps.
Mais cet échec n’a pas sonné la fin de l’aventure européenne : Rendez-vous dans notre prochaine chronique pour la suite de cette histoire : Il était une fois l’Europe : la conférence de Messine.

Un entretien réalisé par Olivier Singer.