Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

À qui le tour ?...

Manifestation à Chisinau pour réclamer l'entrée de la Moldavie dans l'Union européenne, le 21 mai 2023. © Sasha Pleshco via Unsplash À qui le tour ?...
Manifestation à Chisinau pour réclamer l'entrée de la Moldavie dans l'Union européenne, le 21 mai 2023. © Sasha Pleshco via Unsplash

Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, vous voulez nous emmener sur une ligne géographique de confrontation entre démocraties européennes et cette Russie, que Ronald REAGAN appelait l’Empire du Mal (ce que ne fait pas son successeur Donald TRUMP)…

L’opinion, dans l’Union européenne, a son attention monopolisée par la guerre en Ukraine ; mais il y a deux autres États, libérés du joug soviétique en 1990, qui auraient bien voulu se rapprocher de l’UE, et se trouvent, à des degrés différents, freinés par les objectifs ouvertement impérialistes du Kremlin.

Commençons par la Géorgie.

Installés sur le rivage nord-ouest de la Mer noire, les Géorgiens constituent un peuple très ancien, sans lien ethnique direct à l’ère moderne avec ses voisins, et qui parlent une langue qui fait partie d’un groupe ultra-minoritaire qui ne compte que deux autres membres, et qui, à l’oral comme à l’écrit, n’est compris que par les Géorgiens. C’est là l’insubmersible ciment de leur unité nationale à travers les siècles, alors que les Persans, les Ottomans, et les Russes tentent à tour de rôle de les soumettre. Ce sont ces derniers qui auront le dernier mot, en 1801.

À la chute de l’Empire russe en 1917, les Géorgiens s’organisent et, l’année suivante, proclament leur République sur le modèle démocratique occidental.

L’indépendance ne durera qu’un temps : l’Union soviétique s’empare de la Géorgie en 1921 : s’en suivront soixante-treize années de résistance culturelle et linguistique avant une fragile souveraineté retrouvée, après l’effondrement de l’URSS.

Pourquoi parlez-vous de fragile souveraineté ?...

Parce que les Russes restent à la manœuvre. Dès 1993, ils organisent l’expulsion de 250.000 géorgophones – largement majoritaires – de la province d’Abkhazie et 23.000 de la province voisine d’Ossétie du Sud, elle aussi jusque-là géorgienne ; en 2008, ce sont 20.000 géorgophones supplémentaires qui sont chassés d’Ossétie du Sud. Cette épuration ethnique, accompagnée de massacres de familles entières et de la destruction d’habitations pour éviter tout retour, est la première manifestation d’une reprise en main panrusse à grande échelle par Vladimir POUTINE.

Cette même année, le Président géorgien pro-européen, Mikheïl SAAKACHVILI, tente une offensive militaire pour récupérer les deux provinces, occupées par l’armée russe ; cette dernière ne mettra que cinq jours à repousser les Géorgiens.

Dans la foulée, MOSCOU déclare reconnaître l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud comme nations indépendantes, sous la protection du Kremlin et de son armée, comme il se doit.

Et alors, que se passe-t-il en Géorgie ?...

En 2012, à l’issue d’élections truquées, et largement pilotées de MOSCOU, l’oligarque IVANICHVILI, qui a fait fortune en Russie, impose ses élus au parlement géorgien et devient Premier ministre, poste qu’il quittera pour continuer à tirer les ficelles de l’extérieur, ses inféodés se partageant les postes-clef du pays.

Depuis lors, la normalisation de rapports privilégiés avec MOSCOU se poursuit ; et la candidature du pays à l’Union européenne est discrètement mise de côté.

…et votre second pays, c’est ?...

C’est la Moldavie.

Voici un autre pays, géographiquement européen, à l’histoire tourmentée. En 1812, à l’issue de la Guerre russo-turque, la partie de la Principauté de Moldavie située à l’est du fleuve Dniepr est annexée par les Russes, sortis vainqueurs du conflit. On la baptise du nom de Bessarabie. La partie à l’ouest du fleuve demeure ottomane, mais sous statut d’autonomie. On y parle majoritairement le roumain.

En 1859, cette partie occidentale s’unit à la Valachie voisine ; cette disposition survit jusqu’à l’écroulement de l’Empire russe. En 1918, son indépendance proclamée, la Bessarabie rejoint le tout nouveau Royaume de Roumanie.

Cependant, en 1924, l’Union soviétique renforce son influence sur la Bessarabie en empêchant qu’elle soit incorporée à la Roumanie.

En 1939, l’une des clauses de l’accord secret germano-russe, dit Pacte MOLOTOV-RIBBENTROP, précipite la fin du statu quo : l’URSS annexe la Bessarabie, et la fusionne avec ses territoires proches en une République socialiste soviétique de Moldavie.

C’est le début de cinquante ans d’une russification linguistique intensive, accompagnée de nombreuses déportations de masse.

…ici aussi, jusqu’à la chute de l’Union soviétique ?...

En effet. Mais en 1990-1991, le cours de l’Histoire s’accélère dans ce coin d’Europe : la République soviétique se proclame République de Moldavie, alors que, sur l’autre rive du Dniepr, les russophones déclarent leur indépendance de ce nouvel État… et leur maintien dans l’orbite de MOSCOU.

La Transnistrie, nom donné à cette zone sous influence, reste imbriquée dans les réseaux d’énergie, notamment gazier et électrique, de la Moldavie, tout en ne manquant pas une occasion de critiquer le gouvernement de celle-ci, qui siège dans la capitale, CHIŞINĂU.

La Russie maintient toujours actuellement environ un millier de soldats en Transnistrie, au prétexte d’un hypothétique maintien de la paix et de la tout aussi théorique surveillance d’un important dépôt de munitions, inutilisé depuis la fin de la Guerre froide.

Ici aussi, un nommé Igor SMIRNOV, ancien apparatchik communiste enrichi dans l’industrie, pilote, avec l’appui permanent du Kremlin, ce territoire rebaptisé République socialiste pridnestrovienne.

Et la situation actuelle de la Moldavie ?...

Elle a pour chef d’État la courageuse Maia SANDU, qui fait avancer avec constance – et malgré son encombrant voisin sécessionniste – la candidature de son pays à l’Union européenne.

Géorgie, Moldavie : deux pays entravés dans leur élan vers l’Union européenne. Compte tenu du sort actuel d’un troisième : l’Ukraine, on peut valablement se demander lequel des deux pourrait faire l’objet d’une invasion russe en bonne et due forme, et à quelle échéance.

La semaine prochaine, nous aurons l’occasion de passer en revue d’autres pays-candidats à l’UE.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.