Nous accueillons chaque mois Matthieu Ballandonne, professeur d’économie à l’ESSCA School of Management, responsable du groupe de recherche du département « Economie, Droit et Société », directeur académique du Programme Master par la voie de la formation continue, et membre du comité éditorial de la Revue d’Histoire des Sciences Humaines.
Matthieu, vous allez nous parler des Banques Centrales et des débats qui ont porté sur le bien-fondé de leur existence.
Absolument Laurence, et commençons par distinguer les banques centrales nationales, en France la Banque de France, créée en 1800, et la Banque Centrale Européenne créée en 1998.
Aujourd’hui, quelles sont les relations entre les banques commerciales, dont nous sommes les clients, et les banques centrales ?
Une Banque Centrale est, selon l’expression consacrée, en quelque sorte la "banque des banques".
Il faut imaginer comme une pyramide avec la base les banques commerciales, puis le niveau supérieur des banques centrales nationales, et en haut de la pyramide la Banque Centrale Européenne.
Ce qu’on appelle le Système Européen des Banques Centrales est ainsi composé de la Banque Centrale Européenne et des Banques Centrales Nationales des pays membres de l’Union Européenne.
Quelles sont les missions de Banque Centrale Européenne ?
L’objectif principal de la BCE est la stabilité des prix. On mesure cette stabilité par un taux d’inflation d’environ 2 %. Elle a aussi d’autres missions, telles que la stabilité financière, la sécurité du système bancaire, ou encore l’émission des billets en euros [1].
Matthieu, les banques centrales semblent donc répondre à des problèmes importants -- pour autant, leur existence même fait elle unanimité chez les économistes ?
Vous l’imaginez Laurence, la réponse est non, les économistes ont bien sûr débattu de la question de la nécessité des Banques Centrales.
Un courant libéral appelé le "free banking" (organisation libre des banques) s’oppose au fait qu’une institution détienne le monopole de l’émission de billets et soit responsable de la politique monétaire.
Le courant du "free banking" soutient au contraire une structure bancaire décentralisée, concurrentielle, dans laquelle plusieurs banques peuvent créer de la monnaie et suivent les règles de profitabilité de toute entreprise.
Une économiste encore peu connue ayant théorisé cette approche du "free banking" dans les années 1930 est Vera Smith [2].
Où Vera Smith conduisait-elle ses recherches et dans quel contexte intellectuel ?
Vera Smith, décédée en 1976, a étudié l’économie en Angleterre à la célèbre London School of Economics.
En 1935, elle termine une thèse de doctorat consacrée aux origines des banques centrales dans différents pays, sous la direction de Friedrich August von Hayek. Un des récipiendaires du prix Nobel d’économie en 1974, Hayek est un des théoriciens du libéralisme parmi les plus influents du 20ième siècle.
La thèse de Vera Smith fut ensuite publiée en 1936 sous le titre : The Rationale of Central Banking (justifications à l’existence des banques centrales), titre auquel fut rajouté dans l’édition de 1990 and the Free Banking Alternative [3] (et l’alternative du libre système bancaire).
Pourquoi, selon Vera Smith, les banques centrales se sont-elles développées ?
Selon elle, l’émergence des banques centrales ne relève pas de la conformité à des arguments bien fondés de théories économiques.
Leur émergence relève plutôt, selon elle, je cite, de "raisons politiques" [4] et "d’accidents historiques" [5] (Smith 1936 [1990] [3], p. 5).
Elle remarque en outre, je cite, que "les monopoles [ceux des banques centrales] ont perduré jusqu’au moment, et même au-delà, où leur justification économique a finalement été questionnée" [6] (Smith 1990 [1936] [3], p. 5)
Quels seraient, selon Vera Smith, les avantages d’un système bancaire non centralisé ?
Parmi les nombreux arguments de son ouvrage, Smith évoque notamment que le modèle décentralisé et concurrentiel permettrait en fait une plus grande stabilité de l’économie, qui serait alors moins sujette aux fluctuations.
Dans la même veine, elle ajoute qu’il est, je cite, "certainement vrai" que "le système bancaire libre est beaucoup moins capable de manipulation monétaire qu’un système avec un contrôle central" [7] (Smith 1990 [1936] [3], p. 195)
Quelle conclusion pratique ou politique tirait Vera Smith de ses travaux, appelait-elle à une sorte de révolution contre les banques centrales ?
Absolument pas, Vera Smith remarque qu’il est désormais, en pratique, impossible de changer de système, quels que soient ses défauts.
Dans la conclusion de sa thèse elle note, je cite,
"il est peu probable que le choix [entre un système centralisé et un décentralisé] puisse redevenir, en pratique, une option. Pour l’immense majorité des gens, l’interférence du gouvernement sur les questions bancaires est devenue à ce point une partie intégrante des institutions acceptées que de suggérer son abandon prête au ridicule" [8] (Smith 1990 [1936] [3], p. 195)
Et Smith de remarquer, à la toute fin de son ouvrage de 1936, que la tendance serait, de fait, vers plus et non moins de centralisation.
La création de la BCE lui aura au donc donné raison sur ce point.
Absolument Laurence.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Références et notes :
[1] Voir le site de la BCE : https://www.ecb.europa.eu/ecb/all-about-us/html/index.fr.html, consulté le 5 octobre 2026.
[2] Grudev L. 2024. « Vera Smith (1912–1976) – a courageous woman and neglected LSE economist. » https://blogs.lse.ac.uk/lsehistory/2024/03/20/vera-smith-1912-1976-a-courageous-woman-and-neglected-lse-economist/consulté le 5 octobre 2026.
[3] Smith, V. C. (1990 [1936]). The Rationale of Central Banking and the Free Banking Alternative. Les citations renvoient à l’édition Liberty Press. Version PDF accessible en ligne : https://oll-resources.s3.us-east-2.amazonaws.com/oll3/store/titles/1413/0100_Bk.pdf, consulté le 5 octobre 2026.
[4] Citation originale : « political motives. »
[5] Citation originale : « historical accident. »
[6] Citation originale : « the monopolies persisted right up to and beyond the time when their economic justification did at last come to be questioned.»
[7] Citation originale : « free banking is much less capable of monetary manipulation than a system of central control. »
[8] Citation originale : « it is unlikely that the choice can ever again become a practical one. To the vast majority of people government interference in matters of banking has become so much an intergral part of the accepted institutions that to suggest its abandonment is to invite ridicule. »