Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Et cette semaine, Quentin Dickinson, vous nous emmenez dans le Grand Nord du continent européen…
Nous sommes en 1975. Les premières quantités continues de pétrole jaillissent du gisement Ekofisk dans le secteur norvégien de la Mer du Nord. Avec le gaz de même origine, c’est le début d’une manne financière inespérée pour le Royaume de Norvège, dont la gestion en sera exemplaire – contrairement à celle des Britanniques, avec qui OSLO partage la souveraineté sur cette mer.
Avançons jusqu’en 1990. Avant tout le monde, la Norvège joue la carte de la voiture électrique : les propriétaires bénéficient d’avantages fiscaux – notamment pour les flottes de voitures de société – de l’accès aux centres urbains, aux couloirs d’autobus, et à un réseau de très nombreuses bornes de recharge à bas prix. Le mouvement est lancé.
Le résultat est spectaculaire : au cours des trois premiers mois de 2026, les véhicules tout-électriques (sans compter les hybrides) représentaient 98 % des ventes neuves. Aujourd’hui, le parc des tout-électriques dépasse les 32 % des véhicules en circulation, toutes catégories confondues.
Mais comment le gouvernement est-il parvenu à convaincre les automobilistes norvégiens à passer aussi massivement à la voiture électrique ?...
Tout simplement par les importants avantages octroyés – et financés par la manne pétrogazière. C’est en fait tout le contraire de l’approche punitive de nombreux pays européens, par des méthodes destinées à dégoûter l’automobiliste de la voiture à moteur à explosion, fonctionnant à l’essence ou au gazole – sauf que cela ne marche pas.
Et le très prospère Fonds souverain norvégien défend parallèlement l’environnement dans d’autres domaines.
Vous pensez à quoi, Quentin Dickinson ?...
Au chauffage des immeubles et des maisons unifamiliales. Dans ce secteur aussi, les avantages fiscaux consentis depuis vingt-cinq ans font de la Norvège le pays du monde le plus équipé en pompes à chaleur par tête d’habitant. Rien qu’en 2023, il s’en est installé plus de 150.000 dans ce pays d’à peine plus de 5 millions 627.000 habitants.
Mais ces pompes à chaleur et ces bornes de charge, il faut bien les alimenter en électricité ?...
C’est que la montagneuse Norvège a un avantage géographique, dont la politique suivie par les gouvernements successifs depuis les années 1930 a su tirer un profit durable. C’est ainsi que plus de 90 % de la production d’électricité provient de centrales hydrauliques, 8 % d’éoliennes, et le reste est d’origine thermale. Il subsiste en secours deux centrales au gaz naturel.
Et on ajoutera qu’un laboratoire public conduit actuellement des recherches fondées sur les propriétés de liquides en osmose, appliquées à la génération d’électricité.
Donc, pour répondre à votre question : l’électricité consommée en Norvège est quasi-exclusivement de l’électricité propre.
Par conséquent, peut-on dire que la Norvège est un exemple pour le reste du monde, et pour l’Europe en particulier ?...
C’est là que le bât blesse. La prospérité du royaume est entièrement fondée sur l’extraction et la vente à l’extérieur de pétrole et de gaz. La part du pétrole dans ces exportations décroît régulièrement et représente aujourd’hui un peu moins de la moitié de l’ensemble des hydrocarbures.
En revanche, en 2024, les exportations de gaz norvégien couvraient plus du tiers de la consommation totale de l’Union européenne et du Royaume-Uni ensemble - car le quasi-arrêt des importations de gaz russe aura reporté sur la Norvège la responsabilité du maintien des niveaux de consommation dans l’ensemble du continent européen. Un réseau de gazoducs relie la Norvège à l’Écosse et à l’Allemagne, aux Pays-Bas, à la Belgique, et à la France.
Où exactement voulez-vous en venir ?...
Les meilleures choses ont une fin : la zone pétrolifère en Mer du Nord est désormais classée mature, car elle est consommée à hauteur de 90 %. Les Britanniques poursuivent la prospection jusqu’à la dernière goutte ; les Norvégiens sont plus circonspects.
L’impressionnant trésor amassé depuis cinquante ans est sagement investi par le Fonds souverain norvégien sur l’ensemble des places financières mondiales. Ainsi, le royaume pourra largement se financer pour l’avenir prévisible, longtemps après la fermeture définitive des puits d’hydrocarbures en mer.
Mais l’on n’empêchera pas quelques mauvaises têtes de prétendre qu’au fond, la vertueuse Norvège exporte chez ses voisins la pollution à laquelle elle-même échappe.
Je vous en laisse juge.