Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

Berlin, nid d'espions

Willy Brandt (à gauche) et Günter Guillaume (à droite) lors d'un congrès du parti à Düsseldorf, entre 1970 et 1974. © Photo de Pelz sous license Creative Commons Berlin, nid d'espions
Willy Brandt (à gauche) et Günter Guillaume (à droite) lors d'un congrès du parti à Düsseldorf, entre 1970 et 1974. © Photo de Pelz sous license Creative Commons

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Depuis peu, l’opinion en Allemagne est remuée par le scandale qui entoure l’ancien directeur d’un service de renseignement, qui aurait vendu à des puissances étrangères des documents confidentiels. Quelles peuvent en être les conséquences prévisibles ?...

On s’en doute, cette affaire est particulièrement gênante pour le gouvernement fédéral allemand, et, pour l’avenir prévisible, elle ne manquera pas d’éveiller l’extrême prudence des services de renseignements des autres pays européens (et de leurs alliés), quant à la transmission de données sensibles à leurs homologues des deux officines civiles allemandes, le BND (Service fédéral du Renseignement) et le BfV (Office fédéral de Protection de la Constitution).

À préciser cependant : le renseignement militaire, sous la responsabilité du BAMAD (ou Office fédéral de Contre-espionnage militaire) n’est pas impliqué dans ces éventuelles prises de distance de la part d’organismes militaires semblables dans les pays de l’UE et de l’OTAN.

Mais cela réveille néanmoins quelques souvenirs.

À quoi pensez-vous, Quentin Dickinson ?...

C’était en 1972. Outre-Rhin, cette année-là, les élections législatives sont un triomphe pour le Parti social-démocrate et pour le chef de file de celui-ci, Willy BRANDT. Avec plus de 91 % de participation, c’est aussi un record démocratique pour le pays.

On ne le savait pas, mais le ver était déjà dans le fruit, et d’ailleurs, le désenchantement allait être total à peine plus de dix-huit mois après.

Mais que s’est-il donc passé ?...

Vous l’allez apprendre. Mais remontons un peu plus dans le temps. Nous sommes à BERLIN en 1944. Âgé de dix-sept ans, le nommé Günter GUILLAUME rejoint les Jeunesses hitlériennes et devient manutentionnaire à la défense aérienne de la capitale. L’année suivante, il a enfin l’âge requis pour adhérer à la NSDAP, le parti d’Adolf HITLER, ce qu’il ne manque pas de faire. Avec le recul, tant de foi dans les structures du Parti et de la patrie ne peuvent que forcer l’admiration, alors que tout s’écroule autour du jeune Günter.

Alors, comment ce jeune homme se sort-il de l’effondrement du Troisième Reich ?...

Au printemps de 1945, l’Armée rouge occupe BERLIN. Un peu photographe, un peu journaliste, Günter comprend vite tout l’intérêt qu’il y a pour lui de se rapprocher des nouveaux maîtres…et de leurs complices, les Communistes allemands, dont il devient l’enthousiaste collaborateur. Repéré par le Ministère de la Sécurité d’État – la pas encore tristement célèbre STASI – il suit le cursus de formation des agents de l’Allemagne de l’Est à infiltrer en Allemagne de l’Ouest. En 1955, il est fin prêt pour sa mission.

Mais entretemps, il s’est marié, et la STASI a formé en tandem le couple pour la suite des opérations. Et l’épouse, Christel BOOM, se révèlera aussi efficace que son mari. Une forte personnalité, cette Christel-là.

Pour quelle raison ?...

Elle est née en Prusse orientale en 1927, fille illégitime d’une ouvrière agricole, Erna MEERRETTIG (curieux patronyme, qui signifie raifort en allemand). Sa mère parvient à séduire un directeur d’usine néerlandais, qui l’épouse et adopte la petite, désormais Christel van den BOOM, nom d’usage : Christel BOOM. Adolescente, elle ne cache pas ses sympathies pour l’Internationale communiste, ce qui n’était pas sans risques à l’époque.

Secrétaire-dactylographe, elle passe à l’ouest en 1956 avec Günter. Leur légende, c’est qu’ils sont des réfugiés de Prusse orientale, bannis par les Polonais, qui ont pris (ou repris) le contrôle de cette province.

Le couple s’installe à FRANCFORT-sur-le-MAIN. Christel y ouvrira un bistrot proche de la cathédrale, d’où le nom de l’établissement : BOOM am DOM, fréquenté par des cadres de la SPD, le Parti social-démocrate. Par ces fréquentations-là, elle se trouve un poste d’assistante auprès d’un membre de la direction fédérale du Parti – et, en prime, elle fait recruter Günter par une étoile montante de la SPD, futur Ministre fédéral de la Défense.

Et c’est par ce dernier que Günter GUILLAUME, comme son épouse excellent organisateur, est introduit en 1969 auprès du nouveau Chancelier fédéral, Willy BRANDT, dont il deviendra l’inséparable conseiller.

Et on imagine que M. et Mme GUILLAUME vont consciencieusement nourrir la STASI à BERLIN-Est de tout ce qu’ils apprennent…

Absolument. Pas la moindre rumeur au plus haut niveau du gouvernement ouest-allemand qui leur échappe, d’autant que Günter GUILLAUME accompagne partout Willy BRANDT et sait tout de son alcoolisme et de ses infidélités conjugales.

Mais que font les services de sécurité ouest-allemands ?...

Curieusement, le BND avait déjà une fiche au nom de Günter GUILLAUME depuis 1956 ; mais le BfV n’a éprouvé des doutes sérieux à son égard qu’en 1973. Et les deux services ne parviennent que difficilement à faire prendre au sérieux l’affaire par le gouvernement et par la SPD.

Et Willy BRANDT, dans tout cela ?...

Il sous-estime complètement la gravité du scandale naissant, et fait le pari que l’orage médiatique passera.

Il sera contraint à la démission en 1974, un mois après l’arrestation du couple GUILLAUME.

Ceux-ci seront condamnés l’année suivante à respectivement treize et huit années d’incarcération pour haute trahison ; six ans après, ils seront libérés dans le cadre d’un échange d’espions.                                       

Retour à BERLIN-Est, le couple sera décoré de l’Ordre de Karl-Marx ; Christel BOOM exigera aussitôt le divorce, furieuse que, lors de leur interpellation, son mari avait reconnu sans difficulté leur qualité commune d’agents de la STASI.

À votre avis, que faut-il retenir de cet épisode de la Guerre froide ?...

Je dirai simplement que la chute de Willy BRANDT, ardent promoteur d’une Ostpolitik ouverte à la normalisation des rapports avec l’Allemagne de l’Est, la Pologne, et l’Union soviétique, ne faisait vraiment pas l’affaire de BERLIN-Est, en quelque sorte punie de son zèle à vouloir espionner tout le monde, en tous lieux, et à tout moment.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.