Artiste européen·ne de la semaine

Albertine Sarges (BERLIN) - Artiste européenne de la semaine

Anika Zachow Albertine Sarges (BERLIN) - Artiste européenne de la semaine
Anika Zachow

Cette semaine, nous nous intéressons à la berlinoise Albertine Sarges.

  

Chapitre 1. Albertine Sarges, une enfance berlinoise

  

Nous somme à Berlin Ouest, en 1990, et le mur vient de tomber. La ville toute entière se réinvente, au niveau social, politique, architectural et artistique. Et c'est dans ce contexte qu'Albertine Sarges voit le jour. Elle grandit à Kreuzberg, un grand quartier au sud de Berlin où se mêle une grande population d’étudiants et d'artistes ainsi qu'une importante communauté turque. Au début des années 70, Berlin Ouest connaît un grand mouvement underground qui prend de plus en plus d'ampleur, celui des squats. Et c'est principalement dans le quartier de Kreuzberg que cela se passe. Beaucoup de gens de tout âge, engagés politiquement, s'approprient ces lieux laissés à l'abandon et les restaurent pour y habiter en autogestion. A cette époque le quartier est caractérisé par une identité de révolte et de créativité. Aujourd’hui, c'est un quartier multiculturel et très animé, qui a su préserver un peu de cet aspect underground. Albertine Sarges puise dans cette effervescence artistique de la ville, et visite tous les styles : « J'ai certainement profité de la scène DIY kaléidoscopique de Berlin. J'ai eu de la chance que Berlin soit devenue une internationale tranquille quand j'ai commencé à jouer. C'était comme à chaque coin de rue, il y avait des fugueurs créatifs, se réunissant aux micros ouverts, fusionnant leur héritage culturel ». C'est donc dans ce contexte qu'elle passe son enfance, avec un père écrivain et une mère qui pratique le chant dans une chorale russe. Dans son foyer, la musique est présente au quotidien. Ses parents ont l'habitude de jouer et de chanter ensemble, et lorsqu'elle a 4 ans, ils lui offrent sa première guitare. A 8 ans, elle écrit et chante ses propres chansons, et à 20 ans, elle commence à se faire une place en écrivant de la folk acoustique. Sa carrière musicale est lancée par le duo d'électrotop Itaca, qui se révèle en 2013 sur la scène berlinoise. En 2021, elle monte un groupe de rock indé The Sticky Fingers, puis un ans après, elle publie un EP en collaboration avec plusieurs artistes internationaux, Family of Things. Et pour clore ce premier chapitre, écoutons The Girls, de l'album The Sticky Fingers.

  

  

Chapitre 2. Musique et développement personnel

  

Pour la berlinoise Albertine Sarges, la musique est un outil de développement personnel. A ses côtés au quotidien depuis son enfance, elle l'a accompagné dans ses meilleurs moments, comme dans ses plus difficiles : « Adolescente, j'ai dû surmonter la longue maladie et le décès de mon père, puis la dépression de ma mère. J'ai pensé que pour survivre à ce gâchis, je devais m'accrocher à la lumière d'une certaine manière. ». Albertine Sarges trouve dans la musique une aide pour avancer et retrouver sa confiance en elle. Ainsi dans ses chansons, elle aborde des thématiques à la fois profondément intimes et universelles, des histoires personnelles de l'autrice auxquelles il est facile de s'identifier grâce à la justesse de ses mots. Beat Again de l'album The Sticky Fngers par exemple, sur un son de rock psychédélique nous rappelle que notre cœur est sans fin, qu'il faut pas avoir peur de se lancer, et qu'il ne faut jamais cesser de se battre pour pouvoir aimer à nouveau.

  

  

Et puis Oh My Love du même album aborde les thèmes du chagrin d 'amour et de la perte, un sentiment difficile que l'on connaît tous et toutes.

  

The Sticky Fingers est un album très personnel pour la musicienne : « Cet album est une affirmation d'espoir et de positivité, même en période de malheur. Mais c'est aussi une sacrée montagne russe, ces chansons deviennent très maussades. ». L'album aborde des sujets intimes et le vécu de la musicienne, et pourtant il nous parle, on le comprend, on ressent les sentiments qu'elle véhicule à travers sa musique. C'est justement un des talents d'Albertine Sarges : offrir un message à la fois intime et universel.   

  

Chapitre 3. Itaca, l'odyssée électro

  

Itaca rassemble Sebastian Eppner et Albertines Sarges, qui se présentent comme Lo Selbo et Ossi Viola en pleine odyssée pour l'île Itaca. Les deux artistes se rencontrent en 2011 dans l'église du quartier Portonaccio à Rome. A cette époque Lo Selbo vit à Rome pour étudier la musique sacrée, et Albertine Sarges s'y rend souvent. Leur relation se développe, ils se mettent en couple et créent ensemble ce projet musical, Itaca. Tous les deux basés Berlin, ils décident toutefois de chanter en italien, la langue de leur rencontre. Avec Itaca, Albertine Sarges retrouve sa confiance en elle et sa voix créative, après une période de deuil et de combat contre la dépression. Ils présentent Itaca sur scène pour la première fois à Berlin en 2013, et publient en 2015 un premier album, Big in Itaca, puis un second en 2017, Itaca mi manchi. Ils puisent leurs inspirations dans plusieurs genres des années 80, dont l'europop, tel que l'ont popularisé les suédois ABBA, ainsi que l'électropop, aussi appelé new wave ou synthpop. Et puis Itaca nous emmène aussi en Italie, par la langue chantée qu'est l'italien, ainsi que par cette forte influence des chanteurs et chanteuses de l'Italie des années 70, comme la pop de Lucio Battisti, Drancesco Battiato et le jazz de Lucio Dalla. Vous l'aurez peut-être deviné, Itaca est une référence à l'Odyssée d'Homère, puisque c'est le nom de l'île natale d'Ulysse. Lo Selbo et Ossi Viola décident de revisiter cette Odyssée, et nous emmènent dans une toute autre épopée, une aventure musicale où l'amour est au centre : Il tuo polso mi da il mia polso, soit « ton pouls me donne mon pouls », raconte la symbiose entre deux êtres. Et Mi manchi, « tu me manques » en français, est une déclaration d'amour, dans ce voyage sombre et sauvage vers l'île d'Itaque.

  

  

Chapitre 4. Les vertus de la spontanéité

  

« Mon point fort est la spontanéité. », raconte Albertine Sarges au webmagazine Psychedelicbabymag. Du post-punk à la dream-pop, en passant par la spoken word et la folk, Albertine Sarges puise ses inspirations dans de nombreux styles, sans se préoccuper des normes. Au sain de son duo musical Itaca, elle explore la musique populaire italienne des années 70 et l'électropop des années 80, qu'elle revisite avec son collègue Sebastian Eppner, alias Lo Selbo. Leur deuxième album Itaca Mi Manchi est décrit comme un « bijou de synthé germano-italien » par le blog Noisey Italia, qui introduit une « nouvelle canzone popolare » selon le Rolling Stone Italia. Elle poursuit son aventure musicale avec The Sticky Fingers, qui publie un album du même nom que le groupe en 2021. Free Todayouvre le bal, avec une musiquequi navigue entre pop dansante et spoken word. The Girl nous emmène dans le rock britannique des années 70. Et toujours dans une ambiance un peu rétro, Fish installe une ambiance fin seventies. L'album principalement en anglais, laisse une place à l'allemand pour Stille. Post Officenous emmène dans la folk et enfin, Roller Coaster nous envoie d'abord dans une intro punk rock au son brut et à la voix saturée, puis enchaîne directement par une pop légère et dansante teinté de jazz avec la flûte traversière improvisée de la musicienne Lisa Baeyens. L’album est une exploration musicale, à travers les influences pop, punk, rock et disco, qu'elle poursuit avec son EP Family Things paru en novembre dernier. Celui-ci, beaucoup plus aérien et psychédélique, est sûrement plus tourné vers l'expérimental que ces précédents travaux. Nous retrouvons Albertine Sarges aux côtés de la londonienne Anna B Sauvage pour ETIHL, la new yorkaise Amanda Monti pour In A Minute, ainsi que l'australienne Kat frankie pour Deep Well. Tous ces morceaux nous emmènent dans un univers rock extraterrestre, et se différencient de l'album The Sticky Fingers avec un son moins brut, plus aérien et aux influences psychédéliques. Et voici ce qu'Albertine Sarges dit de Deep Well : « C'est le morceau le plus lent et aussi le plus long que j'ai jamais sorti. Je suppose que le message est le suivant : décélération radicale et contemplation. Les paroles parlent de méditation. »

  

  

Chapitre 5. "Le côté idiot de la vie"

  

Pour Albertine Sarges, la musique peut être un moyen d'expression pour contribuer à un discours sociétal large. Elle pense que la pop a une grande importance dans cette volonté, et elle nous le prouve en abordant des thématiques allant de la sexualité aux théories féministes, en passant par la santé mentale, les addictions, les stéréotypes et les questions de genre. Avec Free Today de l'albumThe Sticky Fingers par exemple, elle questionne la théorie féministe en introduisant le morceau par une citation de la théoricienne féministe Sara Ahmed. Et puis Wake of a New Dawn, de l'EP Family of Things, suggère que nous posions tous et toutes nos téléphones. Car selon la musicienne, « Nous devons lire et plonger en profondeur au-delà des médias sociaux [...] Nous devons nous battre pour notre capacité d'attention et nous traiter avec de vrais apports. ». Avec sa musique, Albertine Sarges aborde des questionnements qui animent notre époque, avec sérieux, et parfois avec humour. Car c'est une artiste qui garde un sens de l'humour dans son approche et qui prend soin de ne pas se prendre trop au sérieux. D'ailleurs, lors d'un entretien pour Thesaysshow, elle raconte : « Chaque poète essaie de trouver la vérité dans son art ; mon travail penche plus vers le côté idiot de la vie. ». Elle aime ce qui est loufoque et décalé, et c'est ce que nous retrouvons par exemple pour Hold On, qui parle de son addiction à la nicotine. Sur cette chanson, elle commente : « Alors que nous vivons dans un monde qui s'accélère vers des contradictions et des malheurs insupportables, beaucoup d'entre nous cherchent des moyens d'arrêter la douleur. Pour beaucoup, ce sont les drogues, pour d'autres, la nourriture, le sexe, le travail, etc. Je suis dépendante de la nicotine depuis l'âge de 13 ans. La nicotine est un tueur lent et elle est encore tout à fait acceptable en Allemagne ». Elle aborde cette problématique avec un regard très sérieux ainsi qu'avec humour et autodérision, notamment avec un clip décalé dans lequel Albertine incarne le mensonge du marketing de Malboro et du piège de cette addiction.

  

 

Une émission proposée par Mari le Diraison.