Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
Nous nous retrouvons pour un nouvel épisode histoire de La guerre des étoiles, pour parler de ce satellite qui fascine et attire encore et toujours les convoitises : la Lune.
Le gros caillou gris le plus important de l’histoire humaine ! La Lune a pendant la quasi totalité de notre histoire été inaccessible, mais elle a joué un rôle important dès les premières civilisations humaines. D’interprétations de gravures dans des bouts d’ivoire aux grottes de Lascaux, des chercheurs imaginent qu’il y a des dizaines de milliers d’années, l’humain attachait déjà une importance à la Lune, son cycle, et sa signification mystique dans l’imaginaire collectif. Dans un site funéraire irlandais datant d’il y a cinq mille ans avant notre ère, on a retrouvé des gravures dans la pierre du cycle croissant et décroissant de notre satellite.
Le cycle régulier de la Lune a permis très tôt de rythmer la vie des humains, mais quand a commencé la compréhension de ce qu’était la Lune ?
Différentes civilisations ont représenté et compris la Lune différemment à des périodes diverses, longtemps avant que les échanges scientifiques puissent se faire. Les calendriers pré-Colombiens en Mésoamérique utilisaient la Lune combinée aux cycles du Soleil ; et à peu près à la même période, sur les deux derniers millénaires avant notre ère, le disque de Nebra a été réalisé dans ce qui est aujourd’hui l’Allemagne. Disque de Nebra qui servait possiblement aussi à compter le temps, c’est la représentation astronomique la plus ancienne qui existe, sur le disque on peut observer le Soleil, la Lune, et les Pléiades, un groupe d’étoiles assez proches de notre système solaire pour constituer un repère dans le ciel. Ça montre qu’il y a plus de trois mille ans, à l’âge de bronze, il existait déjà des lieux dédiés à l’observation des astres, qui avaient clairement identifié les synchronisations possibles entre les cycles solaires et lunaires, qui avaient clairement identifié des mouvements et des positions fixes observables dans le ciel, et qui les utilisaient pour planifier des calendriers.
Quelle était l’utilité d’un calendrier pour ces civilisations ?
Qui dit civilisation sédentaire dit agriculture, donc les calendriers permettaient d'anticiper la saison des semailles et celle des récoltes. Et à l’Antiquité, la navigation prend énormément d’importance, et donc la compréhension des marées induites par la proximité de la Lune est essentielle.
La Lune, malgré son utilisation très cartésienne comme repère calendaire, était aussi représentée comme une déité.
Dans la mythologie chinoise, c’est tout un panthéon qui lui est carrément dédié, autour de la figure centrale de Chang’e, le nom de la déesse lunaire, équivalent de Selene dans la mythologie grecque et Diane dans la mythologie romaine. Et c’est d’après cette déesse Chang’e qu’ont été nommées les missions du programme spatial lunaire chinois. Au Japon c’est un dieu qui est associé à la Lune, avec tout un folklore également.
Dans la mythologie native nord-américaine, Hanwi est une déesse de la Lune, mais aussi l’épouse du soleil. Et la nature cyclique de la Lune est directement intégrée dans la légende qui lui est associée, puisqu’elle se cache progressivement à mesure que son mari s’approche d’elle, ce qui montre deux choses : premièrement que les Amérindiens accordaient une importance à l’observation du cycle céleste ; et deuxièmement que les déités associées à la Nature, comme Perséphone –épouse d’Hadès dans la mythologie grecque– marque un cycle temporel, des saisons, de la vie, en relation avec leur mari abusif.
Quand est-ce que les humains ont abandonné la vision mystique de la Lune pour se concentrer uniquement sur sa qualité d’objet astronomique ?
Ça dépend beaucoup des cultures. Encore aujourd’hui le calendrier indien se repose sur la Lune pour les horoscopes en astrologie, qui a considérablement divergé de l’astronomie, malgré des racines observationnelles communes. À la Renaissance, avant l’invention de télescopes performants et après son invention, des scientifiques comme les britanniques William Gilbert et Edward Gresham ou l’italien Galileo ont révolutionné notre perception de la place de la Terre dans le système solaire, et également ont émis des affirmations très intéressantes sur la composition de la Lune. Affirmations qui n’allaient pouvoir être vérifiées que des siècles plus tard avec le programme Apollo, mais qui supposaient déjà que la Lune était faite des mêmes matériaux que la Terre, et était un astre opaque, solide, au même titre que Mercure et Vénus.
La mission Apollo 11 a effectivement rapporté sur Terre un échantillon du sol lunaire, pourquoi était-il important de savoir de quoi était composée la Lune ?
Parce que ç’a permis de confirmer une des trois théories sur la formation de la Lune : les scientifiques ne savaient pas si la Lune avait été formée à partir de la même poussière que la Terre, sur la même orbite, mais avait moins agrégé de matière et s’était retrouvée prise dans la gravité terrestre comme satellite ; ou si la Lune était un objet formé ailleurs puis piégé dans l’axe de la Terre, comme c’est le cas de nombreux satellites des géantes gazeuses de notre système ; ou si la Lune était le résultat d’un impact avec un objet de la taille de Mars sur Terre au début de l’histoire terrestre, qui aurait généré énormément de débris qui se seraient ensuite réagglomérés à proximité de la Terre, pour former la Lune.
Et c’est cette dernière théorie qui a pu être confirmée.
Absolument, les types de minéraux terrestres et lunaires sont les mêmes, mais en quantité différente, qui ont prouvé la véracité de la théorie de l’impact gigantesque, mais des échantillons ça ne suffit pas à connaître hélas tous les détails de la formation de la Lune. Ce qu’on sait, c’est que la Lune n’a pas de champs magnétique ni d’atmosphère, contrairement à la Terre, et donc elle a reçu des impacts de météorites contenant de l’eau comme la Terre, mais qui est restée cristallisée à l’état solide, là où sur notre planète bleue, elle a pu donner naissance à la vie.
Si la composition de la Lune est sensiblement identique à celle de la Terre, pourquoi vouloir exploiter ses minéraux ?
Contrairement à certains satellites riches de minéraux rares ou précieux, l’exploitation des ressources minières de la Lune n’est pas nécessairement à visée commerciale, mais surtout –du moins pour l’instant– pour autonomiser les bases lunaires des programmes spatiaux qui comptent s’y installer. Mais à très long terme, si ça peut être rentabilisé, miner sur la Lune plutôt que sur Terre aurait l’avantage incontestable de moins polluer notre propre planète. Et puisque la faible pesanteur permet de fabriquer des composants technologiques plus facilement que sur Terre, pourquoi pas imaginer une chaîne de production de semi-conducteurs automatisée sur la Lune, qui n’auraient même pas à être acheminés jusqu’à la Terre puisque les centres de calculs auraient été placés en orbite eux aussi.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin.