Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
Nous nous retrouvons pour un nouvel épisode de La guerre des étoiles, consacré aux communications sécurisées. A ce propos, où en est la constellation européenne IRIS² ?
Elle ne sera pas opérationnelle avant 2029 au plus tôt, même si des accords d’accès à ses services, notamment les communications sécurisées, ont déjà été conclus avec des pays européens extra-UE, notamment la Norvège et l’Islande en mars 2026.
Mais pour l’instant l’Europe, et surtout l’Ukraine, reste beaucoup trop dépendante de constellations privées ou étrangères, comme Eutelsat OneWeb –Eutelsat qui sera l’un des opérateurs d’IRIS², d’ailleurs– et Starlink.
Qu’entend-on par “communication sécurisée” ?
En général deux grands principes doivent être réunis pour qu’une communication soit sécurisée : d’une part, son authenticité doit être garantie –c’est-à-dire que l’origine de l’information transmise doit être connue– et d’autre part elle doit être isolée des personnes non-accréditées à la recevoir –c’est-à-dire que seules les personnes destinataires doivent pouvoir y accéder.
Quand on parle de satellites de communications, les communications en question sont des flux de données. Quel est l’équivalent d’un email destinataire pour ces données ?
Il y a plusieurs composantes : déjà des pare-feu logiciels et physiques contre les piratages informatiques –mais beaucoup de satellites sont vulnérables au dockage d’autres satellites espions en orbite. Les satellites communiquent via des points relais –des paraboles– sur Terre, et ce sont ces infrastructures de réception qui sont les destinataires. Sauf que là aussi, les messages sont interceptables.
On imagine que si un message peut être intercepté, il peut aussi être falsifié.
C’est le principe des brouillages de signaux. C’est un problème particulièrement épineux observé dans le cadre de la guerre en Ukraine, parce que les drones y jouent un rôle absolument crucial. Si le signal est intercepté, la commande peut être interrompue, si le signal est en plus falsifié, on a affaire à un piratage.
Comment isoler ces communications pour les sécuriser, alors ?
Pour préserver l’authenticité, encrypter les données est le moyen le plus fiable connu à ce jour, c’est une technologie maîtrisée qui est appliquée au quotidien et pas seulement pour des données militaires sensibles ; nos données les plus personnelles sont aussi sensibles à une échelle individuelle. L’exemple le plus parlant est l’application de messagerie Signal, qui est utilisée par des membres du gouvernement américain pour ne pas laisser de traces, alors que justement les communications officielles gouvernementales doivent être sécurisées, certes, mais aussi archivées. Beaucoup d’auditeurs connaîtront déjà Telegram, qui a une option d’encryptage, et WhatsApp, qui se vante à tort de crypter les messages mais qui en réalité stocke les chats sur ses serveurs. La vulnérabilité du cryptage, c’est la clé pour décrypter la communication. Au commencement des messages codés, c’étaient des clés mémorisées sans trace par l’envoyeur et le destinataire. Aujourd’hui elles sont intégrées dans les systèmes et logiciels, et donc plus facilement accessibles et piratables.
C’est pour ça que des entreprises se penchent sur de nouvelles technologies pour les communications satellitaires.
Quelles sont ces nouvelles technologies ?
La plus prometteuse et déjà appliquée est celle de la communication optique –aussi appelée communication laser– pour remplacer les radios fréquences. Actuellement les satellites utilisent encore beaucoup cette technologie, qui envoie l’information en cône. Ça optimise les chances d’être réceptionné au sol, mais aussi d’être réceptionné par d’autres infrastructures, donc les radios fréquences sont plus vulnérables aux interceptions. La communication optique est non seulement plus précise, mais le matériel nécessaire est plus léger, ce qui rend les satellites plus maniables –ce qui est particulièrement intéressant si une manœuvre est nécessaire pour éviter un abordage-pirate en orbite. La technologie est bien maîtrisée, mais il y a des optimisations à faire sur les infrastructures de réception au sol –puisque la communication n’est plus transmise qu’à un seul terminal, il faut pouvoir gérer la quantité de données isolée– et c’est un coût supplémentaire pour renouveler des flottes de satellites de communications à radio fréquences qui fonctionnent encore parfaitement par ailleurs.
IRIS² s’adresse à des usagers institutionnels, et probablement militaires. Les communications optiques seront-elles suffisamment sécurisées pour l’Union européenne ?
Déjà, l’une des forces d’IRIS² est la diversité de ses orbites. On distingue trois orbites terrestres : basse (comme Starlink ou l’ISS), médium, et géostationnaire. Les satellites géostationnaires sont les plus éloignés, c’est le cas des satellites Galileo et GPS, mais ils sont aussi moins vulnérables à un espionnage de proximité.
L’avantage des communications lasers pour l’Europe, c’est d’une part qu’elles ont été recherchées et testées depuis très longtemps, l’ESA avait un temps d’avance dessus et donc c’est une technologie bien maîtrisée dans sa théorie et sa construction. D’autre part, ce sont des signaux qui sont beaucoup moins vulnérables aux interceptions, de par la concentration du laser, mais aussi le fait qu’ils sont beaucoup plus difficiles à détecter si l’on en est pas le destinataire, puisqu’ils ne reposent plus sur une basse fréquence.
C’est cette très faible probabilité de détection, avant même une hypothétique interception, qui en fait un atout militaire notamment.
Quelles sont les applications actuelles et celles visées ?
Les communications inter-satellites sont celles qui ont été le plus testées et utilisées, puisque sans les perturbations atmosphériques de notre planète, la qualité du signal est meilleure.
Les applications visées sont en priorité pour le renseignement, puisque à mesure que la capacité de volume d’information transmise par laser augmente, on peut beaucoup plus rapidement transmettre des images, y compris de haute résolution, à très grande vitesse. Et sur les théâtres d’opération, on en revient aux drones pour une application inter-drones qui permettrait d’envoyer le signal à un drone et de l’éparpiller dans la nuée par ricochets, plutôt qu’un signal large et plus facilement brouillé.
Qu’est-ce que les communications lasers peuvent changer pour les communications institutionnelles politiques ?
Les institutions politiques se trouvent dans des villes denses, donc cibler les réceptions et les sécuriser limite les interceptions, qui parfois ne sont même pas volontaires. Les institutions de l’UE se militarisant avec la multiplication des conflits et des menaces, IRIS² va apporter une autonomie européenne, en plus d’une sécurisation des communications.
Mais les fuites, comme celles subies par l’UE en raison du ministre des affaires étrangères hongrois qui transmettait volontairement des informations sensibles et confidentielles à la Russie, ne peuvent pas être empêchées technologiquement, notre sécurité et la sécurité de nos données personnelles et institutionnelles restent dépendantes de l’éthique démocratique de nos dirigeants et représentants.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.