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Venlo : Une compétition pour l’adaptation

Photo de Stan Jacobs sur Unsplash Venlo : Une compétition pour l’adaptation
Photo de Stan Jacobs sur Unsplash

Une chronique de Christine Le Brun, Experte Smart Cities & Places chez Onepoint, où nous parlerons de villes, d’outils et de technologies numériques, de données, mais aussi des citoyens et de ceux qui font les villes.

Bonjour Christine Le Brun, vous êtes experte en territoires intelligents au sein du groupe Onepoint. Aux Pays-Bas, le printemps annonce le début d’une compétition pas comme les autres. Racontez-nous cela…

Le week-end dernier Laurence, il ne vous a pas échappé que c‘était le premier jour du printemps. Il faisait beau, les oiseaux chantaient, les bourdons ont commencé à sortir et mon maraîcher vendait des tulipes. Aux Pays-Bas, c’était aussi la date de lancement du concours annuel de Tegelwippen. Alors, qu’est-ce que c’est que cette chose, qui génère un enthousiasme croissant, jusqu’en Belgique ? La compétition entre villes est acharnée, avec communication, sites internet pour promouvoir l’initiative, et mobilisation de la population. En 2024 c’est Venlo qui l’a emporté et elle n’entend pas lâcher l’affaire cette année.

Mais qu’est-ce donc que le « Tegelwippen » ?

Si l’on s’essaye à une traduction, cela voudrait dire quelque chose comme le « fouettage de tuiles ». Nous voilà bien avancés… En fait, les tuiles en question sont les dalles de pavage des jardins. Et l’objectif est de les supprimer pour les remplacer par de la verdure, des arbres, ou encore des potagers. Cela concerne tous les types de revêtements artificiels comme le béton, l’asphalte, mais aussi le gazon artificiel. L’initiative existe depuis 2021 et prend de l’ampleur.

Cela ressemble donc à une compétition de végétalisation !

Oui, l’idée c’est d’accélérer les initiatives d’adaptation au changement climatique en encourageant la verdurisation et la ré-ensauvagement des espaces urbains. Le pays est très exposé à des épisodes de précipitations intenses de plus en plus nombreux, comme nous l’avons évoqué dans l’épisode de Copenhague. Ici aussi, la notion de ville ou "jardins-éponges" fait son chemin car elle apparait comme une solution pour éviter les débordements des égouts, en complément d’autres dispositifs comme les citernes pluviales. Moins de béton et de surfaces dures contribuent à un meilleur drainage et réduisent la pression sur le système d’évacuation historique.

Et si j’ai bien retenu, ce n’est pas le seul bénéfice ?

Bravo Laurence, je vois que vous avez bien écouté ! En effet, la végétalisation est un des moyens les plus efficaces pour lutter contre les ilots de chaleur urbains et apporter plus de confort en période estivale. En plus de cela, toute forme de végétal réintroduite dans la ville agit comme un refuge pour les insectes, les oiseaux et contribue à la préservation de la biodiversité. Et puis, pour l’œil et l’ambiance c’est aussi plus agréable.

Revenons sur cette idée de compétition. Qui a eu cette idée ?

En fait, l’histoire est plutôt sympa. Elle date du Covid et elle a été imaginée par un collaborateur de l’agence de concepts créatifs Frank Lee, qui s’intéresse aux enjeux sociétaux. Pendant le Covid, les gens étaient enfermés chez eux, et ils n’avaient même pas de foot à regarder à la télé car plus de championnat. Quel drame ! Ils se sont dit : Pourquoi ne pas créer un championnat auquel on pourrait participer de chez soi ? Ils ont parié sur le fait que l’attrait de la compétition et le plaisir de gagner, en motiverait plus d’un, surtout conjugué au fait que, d’un coup, les gens sont devenus beaucoup plus attentifs à leur cadre de vie. Au départ il n’y avait qu’Amsterdam et Rotterdam, et ensuite ça s’est élargi.

Concrètement comment ça s’organise, le comptage des dalles enlevées ?

Pendant les mois de compétition, les habitants sont encouragés à supprimer les dalles de leurs jardins, puis à témoigner de leurs efforts par des preuves photo. L’unité de base est un carré de 30cmx30cm. Pour 1 m2 il en faut donc 11. Tout le monde peut participer, en son nom propre ou au nom d’une association, d’une école ou d’une commune… La commune qui a cumulé le plus de dalles a gagné. Il y a plusieurs catégories en fonction de la taille de la commune, et un classement provisoire par mois, plus des initiatives particulières, amusantes ou inspirantes qui sont mises en avant. Dernier petit détail : il est interdit d’enlever les dalles de pavage de l’espace public ! Mais, ceux qui n’ont pas de jardin et qui veulent contribuer peuvent demander aux autorités locales l’autorisation de construire un « jardin de façade», cad une bande de verdure entre le trottoir et la façade de la propriété.

Et quels sont les résultats jusqu’ici ?

En 2024, le concours a opposé près de 200 municipalités et selon le site de Tegelwippen, 5,5 millions de dalles de pavage ont été « fouettées » à l’échelle du pays, ce qui constituait le nouveau record. C’est la ville de Venlo qui avait remporté le concours, avec un total de 414 395 dalles. Cette année, on est parti pour 6 mois de compétition, jusqu’au 31 octobre. Le record sera peut être à nouveau battu, et Amsterdam a une revanche à prendre. Si vous allez sur leur site, vous verrez qu’il y a plein de matière pédagogique et de sensibilisation. Mais pour mobiliser, l’argument le plus fort n’est peut être pas celui de l’action environnementale. Ils insistent sur le fait qu’il faut participer, pour passer du gris au vert, parce que ça te rend heureux, et parce que c’est amusant ! L’adaptation au changement climatique en s’amusant, moi je dis : ça se tente !

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.