Courants transatlantiques

De JD Vance à Marco Rubio : deux styles différents, une même vision

Photo de Yiyang sur Unsplash De JD Vance à Marco Rubio : deux styles différents, une même vision
Photo de Yiyang sur Unsplash

Chaque mois sur Euradio, Alix Frangeul-Alves, du German Marshall Fund of the United States, décrypte la politique étrangère américaine et ses répercussions sur l’Europe.

Il y a un an, le discours choc du vice-président américain JD Vance à Munich avait secoué les Européens. Il avait affirmé que la plus grande menace pour l’Europe venait de l’intérieur.

Cette année, c’est Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, qui a pris la parole le 14 février. Qu’est-ce qui a changé depuis la conférence de l’an dernier ?

Pas grand-chose, à vrai dire. Peut-être simplement que cette édition ressemblait davantage à un test de résistance de la relation transatlantique qu’à un simple rendez-vous annuel. La guerre en Ukraine et la question de la défense européenne sont évidemment restées au cœur des échanges.

Un autre élément, selon moi, n’a pas changé depuis le discours de JD Vance, et s’est même renforcé : c’est l’importance donnée à la dimension idéologique de la relation transatlantique. Sur le fond, je ne vois pas de différence majeure entre les prises de parole de JD Vance et de Marco Rubio.

Pourtant, le ton de Rubio a été décrit comme « plus conciliant ». Il a même reçu une standing ovation.

En effet, parce qu’il a insisté sur l’idée que les Américains et les Européens sont, pour le citer, « faits pour être ensemble ». Ce passage a été très applaudi : il rassure une partie des Européens en réaffirmant la valeur du lien transatlantique et la nécessité d’une Europe plus forte militairement.

Mais sa vision du lien transatlantique n’est pas forcément partagée par les Européens. Emmanuel Macron, Friedrich Merz ou Keir Starmer ont tous rappelé qu’il n’était pas question de se reposer sur ses lauriers.

Absolument. Le ton est, comme vous l’avez dit, plus modéré que celui de JD Vance, mais l’inflexion idéologique reste profonde. Rubio a réitéré les passages de la stratégie de sécurité nationale qui évoquent « l’effacement civilisationnel » de l’Europe. Il s’inscrit dans la continuité du discours de Vance en 2025, autour de ces « valeurs fondamentales » censées unir Européens et Américains. Marco Rubio a utilisé le mot « civilisation » douze fois.

Une rhétorique qui a fait réagir : le chancelier allemand a répondu que « la guerre culturelle MAGA n’est pas la nôtre ».

Cela illustre à quel point il devient difficile de tracer la frontière entre politique intérieure et politique étrangère américaine. JD Vance et Marco Rubio s’attendent à ce que les Européens s’alignent sur cette vision d’une manière ou d’une autre, pour la que la coopération soit durable.

Pensez-vous que nous pouvons parler de Marco Rubio comme d’un transatlanticiste ?

Je dirais que oui, mais pas un transatlanticiste au sens classique du terme. 

Il faut rappeler qu’en 2023 il a défendu un texte au Congrès, visant à compliquer une sortie unilatérale de l’OTAN, preuve d’un attachement structurel à l’Alliance. Ce qui ne l’empêche pas de promouvoir un modèle où l’Europe prend en charge la majeure partie de sa défense conventionnelle - et où le soutien américain est conditionnel.

Quand il dit que les ÉtatsUnis « seront toujours un enfant de l’Europe », il réaffirme un lien à préserver… Mais sous conditions, clairement évoquées lors de sa prise de parole à Munich. 

Malgré son discours à Munich, je ne pense pas que Marco Rubio soit un penseur rigide et dogmatique guidé par une doctrine inflexible. Il suffit de regarder son parcours de sénateur et son attachement institutionnel à l'OTAN, qui reflètent plus un pragmatisme politique qu'une idéologie pure en matière de politique étrangère.

On peut certainement dire que tout cela s’apparente au fameux “réalisme flexible” mentionné à de multiples reprises par Elbridge Colby à Munich…

Y a-t-il un lien entre ces déclarations et la réunion de lancement du Conseil de la paix de Donald Trump, le 19 février ?

Oui et non. 

Oui parce que l’hégémonie américaine reste constante dans chacune de ces visions. JD Vance et Marco Rubio placent les États-Unis comme sauveur idéologique des Européens et Occidentaux, tandis que Donald Trump voit plus grand. Il souhaite apparaître comme sauveur tout court, celui qui résout les conflits dans le monde.

Durant sa campagne électorale, je le rappelle, Trump avait promis de mettre fin aux « guerres sans fin » et de redéfinir le rôle des ÉtatsUnis sur la scène internationale. Cela en concentrant leurs ressources, diplomatiques comme militaires, sur le territoire américain, sur la défense d’intérêts jugés essentiels : on le voit concrètement aujourd’hui avec la priorité que représente l’hémisphère occidental et la compétition avec la Chine.

Avec ce fameux Conseil de la paix, Donald Trump a monté une diplomatie à la carte. Où il cherche, encore une fois, à maintenir une forme d’hégémonie américaine tout en contournant les institutions traditionnelles, en consolidant le pouvoir présidentiel et en incarnant personnellement le leadership.

Est-ce que Trump partage tout de même cette même vision idéologique et civilisationnelle que JD Vance ?

Ce qui est intéressant c’est que Donald Trump n’a pas repris cette rhétorique, que ce soit à la réunion de lancement du Conseil de la paix ou bien lors de son État de l’Union du 24 février. Cela confirme que le président sert davantage de plateforme politique pour ces idéologues que de leur porte-parole. 

Que doivent retenir les Européens ?

En somme, il y a eu deux styles d’éloquence, deux tonalités : celle de Vance, plus dans la confrontation ; et celle de Rubio, plus lisible et séduisante — mais un même fond : l’idée d’un recentrage américain et d’un rapport transatlantique révisé selon les critères de Washington.

La relation transatlantique reste soumise à un test permanent et à une remise en question … Et c’est sans doute là que réside sa force autant que sa fragilité.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.