Échos d'Europe

Grand entretien : France-Allemagne, un duo indispensable mais insuffisant face aux défis

Photo de Joachim Schnürle sur Unsplash Grand entretien : France-Allemagne, un duo indispensable mais insuffisant face aux défis
Photo de Joachim Schnürle sur Unsplash

Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.

Dans sa dernière revue, Confrontations Europe publie un grand entretien sur le moteur franco-allemand avec deux eurodéputées : la socialiste française Chloé Ridel et l’écologiste allemande Terry Reintke. Le duo franco-allemand a toujours été marqueur de stabilité au sein de l’Union européenne. Alors que l’Europe traverse aujourd’hui plusieurs crises, joue-t-il encore ce rôle ? Dans cet épisode, Michel Derdevet revient sur la vision des deux élues à propos de ce partenariat franco-allemand, et sur leurs attentes pour parvenir une Europe compétitive plus sociale et plus juste. 

Tout d’abord, dans quelle mesure peut-on encore actuellement parler d’un leadership franco-allemand ?

Chloé Ridel et Terry Reintke sont claires sur ce point : le duo franco-allemand permet de faire avancer l’Europe, mais il n’est plus suffisant. C’est quelque chose qui est devenu particulièrement visible avec l’invasion russe de l’Ukraine, surtout concernant l’Allemagne. D’un côté, le pays était très dépendant de la Russie en termes d’approvisionnement de gaz. De l’autre, il est très dépendant des Etats-Unis en matière de défense. Or, la réélection de Donald Trump aux Etats-Unis a encore plus rebattu les cartes sur ce sujet : les Etats-Unis ne sont plus l’allié qu’ils ont longtemps été. La souveraineté européenne devient donc chaque jour encore plus indispensable.

Du fait de leur poids, la France et l’Allemagne doivent jouer un rôle de leader, notamment dans le domaine de la défense. Mais ce n'est plus uniquement un duo. La Pologne occupe une position clé à l’Est, d’où l’importance du triangle de Weimar (France, Allemagne, Pologne). Le centre de gravité de l’Union s’est déplacé vers l’Est. Aujourd’hui, il y a plus de coalitions de circonstance.

Alors que la compétitivité est actuellement un enjeu central pour l’Union, à la lumière du rapport Draghi, le moteur franco-allemand est-il en mesure d'impulser une nouvelle stratégie industrielle ? 

Pour les deux députées, un des chantiers principaux en termes de compétitivité est le développement des énergies renouvelables. C’est bien sûr nécessaire dans la lutte contre le réchauffement climatique, mais aussi d’un point de vue géopolitique, pour réduire la dépendance de l’Europe aux énergies fossiles russes. Plus largement, atteindre les objectifs du Green Deal constitue encore un objectif clé. Or, sur ce point, l’Allemagne, en raison de la force de son industrie, peut représenter un certain blocage. Le modèle industriel allemand, axé sur l’exportation hors du continent, s’est en partie construit contre les intérêts du reste de l’Europe, comme le souligne Chloé Ridel. Le gouvernement allemand s’est par exemple opposé à l’interdiction de vente de véhicules thermiques neufs dans l’Union en 2035. Plus généralement, c’est vrai qu’on observe au niveau européen une tendance à la dérégulation climatique, en revenant sur certains acquis du Green Deal, comme le devoir de vigilance des entreprises. 

Ce n’est pas la solution, d’après Terry Reintke et Chloé Ridel. Elles privilégient plutôt des investissements dans les secteurs d’avenir, dont l’électromobilité, et davantage de réciprocité commerciale, pour limiter la concurrence déloyale envers les industries européennes. La France et l’Allemagne peuvent se positionner en ce sens, comme elles l’ont par exemple fait début octobre pour protéger le secteur européen de l’acier. 

Les divergences franco-allemandes actuelles sont-elles un frein à la coopération entre les deux pays ? 

Il faut relativiser l’idée du « couple franco-allemand » qui existe beaucoup en France. En Allemagne, on parle plutôt de tandem. Il y a évidemment des visions qui restent fondamentalement divergentes. Mais la base de la relation franco-allemande est le respect du modèle de l’autre. C’est le cas du budget et de la dette, pour lesquels l’Allemagne reste focalisée sur la rigueur. C’est aussi le cas pour les modèles sociaux : en Allemagne, il y a un fort partenariat social, alors qu’en France, il y a une forte responsabilité étatique, notamment avec la protection sociale.

Mais au lieu de se focaliser sur ces différences, les deux pays ont surtout intérêt à se concentrer sur leurs défis communs, qui sont nombreux, comme le changement climatique, la compétition mondiale, ou encore le changement démographique. Français comme Allemands continuent à voir l’autre pays comme le partenaire le plus fiable, loin devant les autres. C’est révélateur d’une confiance commune qui doit continuer à être un moteur dans les relations.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.