Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Dans Échos d’Europe aujourd’hui, nous vous proposons un décryptage de l’entretien que Confrontations Europe a mené avec Michala Marcussen, cheffe économiste du groupe Société Générale et directrice des études économiques et sectorielles, où elle livre son regard croisé sur les grandes dynamiques économiques mondiales, la montée de la Chine et les défis européens.
Où en est la conjoncture mondiale et quelles sont les forces qui la structurent ?
Dans cet entretien, Michala Marcussen commence par souligner un paradoxe : les incertitudes — qu’elles soient géopolitiques, commerciales ou liées à des facteurs spécifiques — pèsent d’abord négativement sur l’activité. Elles dépriment la confiance, ralentissent l’investissement et pèsent sur le commerce mondial.
Pour autant, cette même incertitude peut parfois produire, à court terme, des effets positifs immédiats, par exemple lorsque les entreprises anticipent et stockent, ou lorsqu’une impulsion fiscale provoque un rebond transitoire des recettes fiscales ou des exportations.
Le risque le plus grave n’est pas tant l’incertitude que la fragmentation : lorsque les chaînes de valeur mondiales se délitent, que les échanges deviennent plus coûteux et que des barrières se multiplient, les effets deviennent structurellement inflationnistes et limitent la croissance. C’est exactement ce qu’on observe avec les chocs sur les chaînes d’approvisionnement ou encore après des épisodes comme le Covid-19.
L’Europe ne peut se permettre d’attendre que ces fractures deviennent trop larges. Il faut réagir en profondeur plutôt qu’en surface.
Comment percevoir la montée de la Chine et quelles implications pour l’Europe ?
Sur le plan géopolitique et économique, la Chine est un acteur désormais incontournable : sa compétitivité à l’export ne se limite plus aux biens manufacturés traditionnels comme les panneaux solaires, mais s’étend à des technologies plus avancées.
L’effort de la Chine pour renforcer sa demande intérieure, ses progrès dans le secteur immobilier ou encore l’essor des voitures électriques en témoignent. À cet égard, l’Europe, qui s’enorgueillit souvent d’être leader de la transition bas carbone, pourrait bien perdre cet avantage si elle n’accélère pas ses propres transformations.
Concernant la relation avec Pékin, l’Europe doit certes se protéger des pratiques déloyales, mais surtout se transformer elle-même – coordonner ses politiques, investir et réformer – plutôt que de se replier. Une coopération coordonnée au niveau européen serait la meilleure réponse, bien que les divisions internes rendent la mise en œuvre difficile.
Et l’Europe dans tout cela ? Quels leviers pour relancer la croissance et soutenir la transition ?
Sur les réformes structurelles, on peut citer les exemples des pays comme l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou la Grèce, qui ont réussi des ajustements significatifs. Leur expérience montre que les réformes nationales ne doivent pas être sacrifiées à la seule coordination européenne : l’addition des efforts nationaux peut renforcer la crédibilité économique globale.
Sur la politique macroéconomique et financière, après les grandes réponses aux crises passées — relances budgétaires, politiques monétaires non conventionnelles, mécanismes de stabilité — l’urgence n’est plus dans l’ajustement des taux ou des politiques conjoncturelles, mais dans des plans d’investissement massifs, en particulier en capital-risque, pour financer les transitions économiques et technologiques.
Sur l’agenda de l’Union de l’épargne et de l’investissement, il faut accueillir favorablement les progrès réalisés, mais rappeler que ce n’est pas une question de capital improductif contre capital productif : l’Europe possède de l’épargne et elle doit l’orienter vers ses besoins internes, ce qui nécessite une meilleure intégration financière et une prise de risque plus collective, par exemple via des véhicules mutualisés comme les fonds de pension nordiques.
Enfin, sur la supervision des marchés et l’harmonisation réglementaire, une approche graduée — entre autorité unique et hubs nationaux interconnectés — pourrait être une étape pragmatique si la volonté politique suit.
Derrière les chiffres et les concepts, c’est bien une question politique fondamentale qui se pose : comment l’Europe peut-elle concilier souveraineté, coopération et croissance durable dans un monde incertain ?
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.