Échos d'Europe

L'espace numérique : une "jungle virtuelle" pour les jeunes

Photo de Sherwin Ker sur Unsplash L'espace numérique : une "jungle virtuelle" pour les jeunes
Photo de Sherwin Ker sur Unsplash

Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.

Confrontations Europe a récemment publié un dossier spécial portant sur la simplification en cours à Bruxelles. Dans cet épisode d’Echos d’Europe, Michel Derdevet revient sur l’un des articles du dossier, rédigé par la députée européenne Stéphanie Yon-Courtin, au sujet de la majorité numérique européenne.

L’auteure dresse un constat très alarmant sur l’environnement numérique des jeunes. Pourquoi parle-t-elle d’une « jungle virtuelle » et en quoi la situation est-elle devenue si préoccupante ?

Le monde numérique a été initialement conçu comme un espace d’échange et de divertissement, mais il est devenu un environnement particulièrement dangereux pour les plus jeunes. Les chiffres sont frappants : l’âge moyen du premier smartphone est de 9 ans, et 60 % des jeunes s’inscrivent sur un réseau social avant 11 ans. En quelques clics, ils accèdent à des contenus infinis, sans véritable barrière.

Ces contenus incluent la promotion de la maigreur extrême, des discours masculinistes banalisant le sexisme, de la pornographie facilement accessible, ou des dérives liées à l’intelligence artificielle, comme la génération d’images dénudées à partir de simples photos.

Les conséquences sont lourdes : addiction, isolement, cyberharcèlement, atteintes à la santé mentale, et parfois des drames irréversibles. On ne parle plus seulement de régulation numérique : on parle d’un enjeu de santé publique majeur. L’autorégulation des plateformes a échoué, et le statu quo est inacceptable.

L’article plaide pour l’instauration d’une majorité numérique européenne. Pourquoi l’échelle européenne est indispensable ?

Parce que le numérique ne connaît pas de frontières. Si chaque État adopte ses propres règles, les plateformes appliqueront les normes les moins contraignantes, ce qui fragilisera l’ensemble du marché unique numérique.

L’article rappelle que l’Union européenne s’est déjà dotée d’un cadre important avec le Digital Services Act, le DSA, qui pose le principe que ce qui est interdit hors ligne doit l’être en ligne. Mais malgré ses avancées, le DSA ne suffit pas à protéger totalement les mineurs.

Plusieurs États membres ont lancé leurs propres initiatives : la France et le Danemark avec une majorité numérique à 15 ans, l’Espagne à 16 ans, le Portugal avec un consentement parental obligatoire, et d’autres des consultations nationales. Cette multiplication des approches crée un embouteillage législatif et un risque de fragmentation.

Juridiquement, seule l’Union européenne peut imposer de nouvelles obligations aux grandes plateformes et prononcer des sanctions, comme ça a déjà été le cas dans le cadre du DSA. C’est pourquoi Stéphanie Yon Courtin défend une majorité numérique harmonisée à 16 ans à l’échelle européenne, avec la possibilité d’un accès à certaines plateformes dès 13 ans sous contrôle parental.

Quelles solutions concrètes sont proposées pour rendre cette majorité numérique effective et lutter plus largement contre les dérives ?

D’abord, la mise en place d’une vérification d’âge harmonisée au niveau européen grâce au Portefeuille d’identité numérique européen. Cet outil permettra, via une application dédiée, de vérifier l’âge des utilisateurs dans tous les États membres. La Commission européenne a annoncé que ce système deviendrait obligatoire d’ici fin 2026. Les solutions techniques existent donc déjà.

Ensuite, la majorité numérique ne suffira pas à elle seule. Il faut s’attaquer au modèle économique des plateformes fondé sur l’économie de l’attention. Les algorithmes sont conçus pour capter et retenir l’attention, avec des mécanismes addictifs : défilement infini, lecture automatique, stories, fonctionnalités proches des jeux de hasard.

Il y a par exemple TikTok Lite, qui récompensait le temps passé en ligne et qui a été suspendu en Europe sous la pression du Parlement européen.

Il faut interdire les pratiques les plus addictives pour les mineurs, désactiver par défaut les fonctionnalités problématiques, réguler les « dark patterns », les interfaces trompeuses, et encadrer plus fermement le marketing d’influence.

Une future norme européenne, le Digital Fairness Act, devrait permettre de combler les lacunes actuelles. Face aux pressions internationales et aux critiques venues notamment des États-Unis, l’Union européenne ne doit pas reculer. Ses lois numériques et sa souveraineté législative ne sont pas négociables.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.