EuroDésinfo

Storm-1516

© Vadim Bogulov via Unsplash Storm-1516
© Vadim Bogulov via Unsplash

Une fois par mois, Athénaïs Jalabert Doury, directrice du département lutte informationnelle et influence de l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée revient sur des cas concret de désinformation en Europe et sur les enjeux de la lutte informationnelle sur le continent.

Bonjour Athénaïs Jalabert-Doury, vous êtes directrice du département Lutte informationnelle à l’Institut d’études de géopolitique appliquée et aujourd’hui dans EuroDésinfo on va parler de Storm 15-16… dont on a entendu parler récemment dans l’actualité.

Un lundi soir, un candidat probable à la présidentielle française poste un message sur ses réseaux sociaux. Il vient d'être informé par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) qu'il est la cible d'une attaque du groupe Storm-1516, piloté directement par le GRU, les services secrets militaires russes.

Raphaël Glucksmann. Édouard Philippe. Une vidéo postée et truquée les visait tous les deux. L'opération a été confirmée le 4 août 2026 par une source sécuritaire à l'AFP.

Ce nom, Storm-1516, ne sort pas de nulle part.

En mai 2025, Viginum, le service français chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, publie un rapport de référence sur ce mode opératoire. Storm-1516 est actif depuis août 2023. Son objectif : remettre en cause l'intégrité d'un scrutin, dénigrer ou soutenir un candidat selon les intérêts russes.

Pour construire ce rapport, Viginum a analysé 77 opérations informationnelles documentées et menées entre l'apparition du mode opératoire et le 5 mars 2025. Et ce travail a permis, pour la première fois de façon aussi détaillée, de comprendre comment se fabrique concrètement une opération d'ingérence.

Le mode opératoire de Storm 15-16 tient en quatre étapes. La première, fabriquer. 

Le rapport recense des montages photo et vidéo, de faux reportages, des vidéos et des audios probablement générés par IA ou encore des vidéos avec des acteurs amateurs. L'IA sert à élaborer des deepfakes usurpant l'identité de personnalités publiques ou même d'internautes anonymes. 

Depuis février 2024 au moins, ces outils permettent de mettre en scène des sortes de lanceurs d'alerte à visage découvert, là où les acteurs restaient auparavant filmés de dos. Bloomberg a documenté cette méthode : de faux témoignages, construits pour manipuler des documents audio et vidéo, souvent autour d'un thème de prédilection du réseau, comme la fraude électorale. 

Parmi les objets fabriqués : une fausse facture, diffusée en juillet, prétendant qu'Olena Zelenska, l'épouse du président ukrainien, aurait profité d'une visite officielle en France pour acheter une voiture de luxe à 4,5 millions d'euros. En France, un faux site imitant la coalition « Ensemble » a également été identifié.

Ensuite vient la première diffusion.

Depuis août 2023, les opérateurs utilisent des comptes jetables, créés sur au moins six plateformes : YouTube, Instagram, X, Facebook, TikTok, Rumble. C'est la méthode la plus ancienne et la plus répandue : Viginum l'a observée dans 45 des 77 opérations documentées.

La troisième étape, c’est blanchir. 

Les contenus sont republiés en rémunérant des médias en Afrique et au Moyen-Orient, ce qui leur donne une apparence de couverture journalistique indépendante.

Enfin, dernière étape : amplifier. 

Viginum a identifié au moins sept méthodes d'amplification distinctes. Pour plus de la moitié des 77 opérations, les opérateurs ont recruté des individus pour enregistrer une voix off, jouer le rôle du lanceur d'alerte, ou apparaître dans une mise en scène. S'ajoutent les espaces de commentaires des médias, des boucles Telegram, des réseaux d'influenceurs, avant une reprise, en bout de chaîne, par des organisations russes officielles.

Un exemple donné par le rapport : une fausse lanceuse d'alerte a répondu aux commentaires des internautes plusieurs jours après la diffusion initiale de sa vidéo, via un profil créé quatre ans plus tôt et resté inactif jusque-là, pour paraître réelle et installée dans la durée.

Ce système n'est pas théorique. Il a été tourné, très concrètement, contre le président français lui-même.

Le 6 février 2026, la France accuse officiellement la Russie d'être à l'origine d'une opération visant à faire croire à une implication d'Emmanuel Macron dans l'affaire Epstein. Viginum détecte l'opération, liée à Storm-1516, le mercredi précédent. Elle s'appuie sur un faux article publié sur un site usurpant l'identité de France Soir, relayé sur X par un compte se présentant sous le prénom de Laetitia, qui affirme que Macron aurait été un invité fréquent de la résidence parisienne de Jeffrey Epstein. C'est le compte French Response, rattaché au ministère des Affaires étrangères, qui a signalé la publication.

Et les cibles ne se limitent pas à la France. Les opérations attribuées à Storm-1516 ont visé les élections européennes de juin 2024, les législatives anticipées françaises de juillet 2024, la présidentielle américaine de novembre 2024, et les élections fédérales allemandes de février 2025.

Quel est l'objectif à la fin ? 

Polariser le débat démocratique, saper la confiance envers les médias et les institutions européennes, dans un but stratégique précis : mettre fin à l'aide occidentale à l'Ukraine. Storm-1516 constitue aujourd'hui un mode opératoire mature, capable de mener des actions de court terme d'ingérences étrangères, réagissant à l'actualité, mais aussi de s'inscrire dans des stratégies de long terme, pour décrédibiliser des personnalités ou des organisations, en amont des grands scrutins.

Ce qu'il faut retenir de ce rapport, ce n'est pas seulement la liste des contenus truqués. C'est la méthode. Une méthode industrielle, documentée sur 77 cas, reproduite pratiquement à l'identique, opération après opération, pays après pays. 

Fabriquer un mensonge crédible ne suffit pas, il faut aussi le faire vivre : le diffuser sans se faire immédiatement identifier, le blanchir pour lui donner une origine plausible, puis l'amplifier jusqu'à ce qu'il échappe à ses propres créateurs.

Un entretien réalisé par Florent Vautier.