Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.
Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique. Bonjour !
Aujourd’hui, vous allez nous parler des vœux de rétablissement de la « grandeur européenne » qui ont été prononcés par Donald Trump… en 2025.
À travers la dernière version de la stratégie de sécurité américaine, un document publié en novembre 2025 (1). Il présentait en quelque sorte des vœux par anticipation à destination de l’Europe, qui sont résumés dans ce chapitre : « Promouvoir la grandeur européenne ».
Reprend-il les reproches que le président américain ne cesse d’adresser à l’Europe ?
Oui, et le document a été largement commenté fin 2025, en particulier cette phrase : « Notre objectif doit être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle » (2). Le mot « corriger » contient un jugement de valeur sur la stratégie, voire la raison d’être, de l’Union, qui, selon Trump, devraient être rectifiées (3).
Pouvez-vous préciser ce qui devrait être « corrigé » ?
Le document présente deux facettes d’un soi-disant problème européen. Il y a certes un déclin économique, mais il « est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d’un effacement civilisationnel », d’une décadence (4).
Déclin économique, effacement civilisationnel : ces concepts renvoient à une distinction qu’avait établie Raymond Aron. Il séparait en effet l’« abaissement » d’une nation, qui correspondrait ici au déclin économique, de la « décadence », qui correspondrait à l’« effacement civilisationnel ».
Pourriez-vous définir ces deux mots ?
La décadence n’est pas la ruine, elle n’est pas un état final. L’étymologie du mot (decadere : déchoir) comprend cadere, qui signifie « tomber ». Quand on parle de la décadence d’une civilisation, on se réfère à un processus de dégradation progressive, à un « acheminement vers la ruine » (5).
Il existe beaucoup de définitions substantielles de la décadence – des définitions cosmogoniques, historiques, sociologiques, philosophiques (6) –, mais celle-ci, due à l’essayiste Lance Morrow, est assez parlante :
« La décadence désigne un ensemble de symptômes qui pourraient suggérer une société épuisée, s’effondrant comme une étoile qui dégénère vers le stade de naine blanche » (7).
Il ajoutait que ce concept, bien qu’« instable » et « protéiforme », demeure « séduisant », car il « semble être le seul à pouvoir désigner quelque chose de moribond dans une culture, la propagation du désespoir qui survient lorsqu’une société perd foi en son propre avenir, lorsque son énergie s’affaiblit et s’éteint ». « Perdre foi en son avenir » : cet argument est justement utilisé dans le document de la Maison Blanche : « Nous voulons que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en sa civilisation ».
Il est important de noter ici que le concept de décadence peut être utilisé à des fins de propagande, qu’il peut avoir une visée accusatoire (8).
Et l’« abaissement » ?
Il désigne l’« état de ce qui a une valeur moindre », mais aussi « le fait qu’une grandeur, hauteur, intensité, etc., diminue » (9). L’abaissement est l’un des synonymes de la décadence, qui est contenu dans cette ancienne définition (de la décadence) : « Commencement de dégradation, d’abaissement » (10).
Comment Raymond Aron distingue-t-il ces deux notions ?
L’abaissement désigne pour lui un déclin objectivement mesurable, par exemple à travers le PIB ou le taux de natalité. La décadence possède un caractère subjectif et peut supposer une conception, éventuellement cyclique, de l’histoire des civilisations, dont le dernier stade serait la ruine – conception qui correspond à l’expression « schème du devenir » qui est présente dans cette observation de Raymond Aron :
« La décadence suggère des jugements de valeur ou un schème du devenir. L’abaissement désigne simplement un rapport de forces. [D]éfini par la diminution de la puissance relative d’un Etat ou d’une nation, ou de la contribution d’une collectivité aux grandes œuvres de l’humanité, [l’abaissement] se prête à une mesure rigoureuse, à la limite quantitative. » (11)
Mais d’où vient la décadence ?
Raymond Aron invoque Machiavel et son concept de vertu, ou virtù : la décadence est « la perte de la virtù, ou la perte de la vitalité historique », ou, plus précisément encore, la perte de « la cohérence des sociétés et [de] leur capacité d'action » (12). On le retrouve dans ce propos :
« Pour les Etats-Unis aussi bien que pour les Etats européens, la question de la décadence porte sur la capacité d’action collective, donc sur les institutions et les pratiques économiques et politiques » (13).
Mais il peut y avoir abaissement sans décadence. Les deux idées ne sont pas nécessairement corrélées. On le voit clairement dans ce questionnement de Raymond Aron :
« La science et la technique qui, à coup sûr, bouleversent nos conditions d’existence, déterminent-elles effectivement le destin des Etats ? Aujourd’hui comme hier, la vertu, au sens de Machiavel, la capacité d’action collective, la vitalité historique ne demeurent-elles pas la cause ultime de la fortune des nations, de leur ascension et de leur chute ? » (14)
La science et la technique sont mesurables : en manquer provoque un abaissement. Mais ce sont les composantes de la décadence (surtout la capacité d’action collective) qui déterminent le destin des Etats.
Pouvez-vous préciser ce qu’est la vertu selon Machiavel ?
C’est, selon Christian Godin, « la qualité qui unit la force physique (virtus signifie « la force » en latin) à la clarté et à la rapidité du jugement pratique [qui porte sur l’action, sur ce que nous devons faire], capable de saisir l’occasion favorable au sein de l’instabilité de la fortune et de mener à son terme l’action décidée » (15).
L’Europe manquerait de cette qualité ?
Il est difficile de répondre car la décadence d’une entité politique, par exemple, ne concerne pas tous les domaines dans lesquels elle agit. Décadence et grandeur peuvent coexister dans la même société, et elles peuvent co-exister avec un abaissement touchant une partie des activités humaines. Et puis, comme le notait Raymond Aron, « il importe de résister à l'illusion rétrospective de fatalité », à l’idée que, si tels événements que nous jugeons dramatiques se produisent, cela ne signifie pas qu’ils ont été causés par un processus de décadence (16). L’usage de ce mot est délicat, et lorsque nous l’entendons prononcer, ou même si nous le prononçons, il doit nous inspirer une certaine méfiance.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Référence :
(1) National Security Strategy of the United States of America, November 2025.
(2) « Our goal should be to help Europe correct its current trajectory ». Parmi les commentaires s’appuyant sur cette phrase, voir celui du journaliste et chroniqueur du Guardian : « Ces États-Unis veulent mettre fin à l’Union européenne telle que nous la connaissons en soutenant officiellement des partis d’extrême droite qui s’attellent à sa destruction. Comme le précise la nouvelle stratégie nationale de sécurité américaine, les États-Unis veulent ‘cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe’, c’est-à-dire appuyer les partis hostiles à l’EU dans ses États membres. » (« Entre les États-Unis de Donald Trump et la France : je choisis la France... et l’Europe », Courrier International, 15 décembre 2025).
(3) Le document a suscité de vives réactions : « Trump écrit noir sur blanc la rupture avec l’Europe », « ultimatum lancé à l’Europe », « humiliation », « attaque frontale », « totalement inacceptable », « phrases extrêmes et choquantes », « appels directs à l’ingérence électorale », etc. Sources : « ‘Effacement civilisationnel’ : Donald Trump inflige une nouvelle humiliation à l'Europe », La Tribune, 6 décembre 2025 ;« ‘Entre l’Europe et les États-Unis 'le temps tel qu’on l’a connu n’existe plus’, affirme Sylvain Kahn », La Nouvelle République du Centre-Ouest, 13 décembre 2025 ; « Administration says Europe faces ‘civilizational erasure’ », New York Times, 5 décembre 2025 (cet article rapporte des propos de Brando Benifei, député italien au Parlement européen qui préside la délégation pour les relations avec les États-Unis).
(4) National Security Strategy of the United States of America, op. cit. Voir cet article d’Atlantico : « Stratégie nationale de sécurité américaine, 2017 - 2025 : Radioscopie de l’évolution du regard porté par les Etats- Unis sur l’Europe », Atlantico, 8 décembre 2025. Sur l’imputation du concept de décadence à l’Europe, A. Frachon, « Les Etats-Unis doutent qu’une Europe, qu’ils disent en pleine décadence, soit digne de compter parmi leurs alliés », Le Monde, 18 décembre 2025.
(5) Dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition et Dictionnaire Le Robert.
(6) Voir H. Coutau-Bégarie, « La déploration de la décadence : Pierre Chaunu et Julien Freund », in Madeleine Foisil et Jean-Pierre Bardet (dir.), La Vie, la mort, le temps. Mélanges offerts à Pierre Chaunu, Presses Universitaires de France, 1993, p. 3-14.
(7) L. Morrow, « The fascination of decadence », Time, 10 septembre 1979.
(8) Le professeur en sciences sociales Henry Winthrop le tournait de façon plus neutre : « Il faut garder à l'esprit que la décadence est un terme évaluatif, c'est-à-dire que certaines normes historiques sont généralement considérées comme des idéaux par ceux qui l'utilisent, et que ce terme est ensuite employé pour désigner les écarts historiques ou contemporains par rapport à ces normes » (« Variety of meaning in the concept of decadence », Philosophy and Phenomenological Research, 31(4), 1971, p. 510-526).
(9) Le Petit Robert, 1972, et Dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition.
(10) Dictionnaire de l’Académie française, 8ème édition.
(11) Les deux premières phrases sont issues de R. Aron, Plaidoyer pour une Europe décadente, Editions Robert Laffont, 1977, la dernière de R. Aron, Mémoires, Julliard, 1983.
(12) R. Aron, Mémoires, op. cit.
(13) Ibid.
(14) R. Aron, Plaidoyer, op. cit.
(15) C. Godin, Dictionnaire de philosophie, Librairie Arthème Fayard / Editions du temps, 2004. Il ajoute : « La virtù est la vertu proprement politique, indépendamment de toute considération morale. Elle constitue la qualité essentielle du prince ». Sur les différents sens et l’ambiguïté du mot virtù, voir N. Wood, « Machiavelli's concept of virtù reconsidered », Political Studies, 15(2), 1967, p. 159-172.
Voir également la thèse d’Olivier De Lapparent : La crise de la civilisation selon Raymond Aron à travers l’exemple européen, Histoire, Université Panthéon-Sorbonne - Paris I, 2016, NNT : 2016PA01H037. tel- 01646106, disponible en ligne.
(16) R. Aron, « Thucydide et le récit des événements », History and Theory, 1(2), 1961, p. 103-128. Dans le même paragraphe, Aron évoque « l'effacement de l'Europe ».