Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.
Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique. Bonjour !
Aujourd’hui, vous allez nous parler de la disparition de l’hypocrisie dont pouvait faire preuve l’Occident, notamment les Etats-Unis, dans les relations internationales.
Le professeur Matias Spektor y a récemment consacré un article (1). Son argument est le suivant : si l’abandon de l’hypocrisie des Etats-Unis peut sembler être une bonne chose, il peut aussi conduire à une dangereuse instabilité.
C’est paradoxal.
Oui, puisque l’hypocrisie est une forme de tromperie : on prétend être ce que l’on n’est pas, on ne fait pas ce que l’on dit (2).
Quand un pays n’agit pas conformément aux valeurs qu’il prétend respecter, il suscite des réactions qui s’appuient sur ces valeurs. Et en dénonçant publiquement son hypocrisie, les opposants le contraignent à se justifier :
« [Or,] lorsque les grandes puissances se sentent obligées de justifier leur comportement sur le plan moral, les États plus faibles gagnent en influence. Ils peuvent invoquer des normes communes, faire appel au droit international et exiger la cohérence entre les discours et les actes. » (3)
Aujourd’hui, cependant, « les détracteurs [de Trump] peuvent certes condamner ses décisions au motif qu’elles sont grossières ou égoïstes, mais il leur est difficile de l’accuser d’hypocrisie ». (4)
Au moins les intentions sont claires. N’est-ce pas un bien ?
Pas pour Spektor. Il note qu’« un monde dans lequel les États puissants ne se sentent plus obligés de se justifier moralement n’est pas plus honnête : il est plus dangereux » (5). Par exemple, les partenaires traditionnels des États-Unis ont été conduits à réduire leur dépendance vis-à-vis de leur puissant allié, à adopter une « diversification stratégique […] susceptible de dissoudre un système jusque-là sous contrôle américain » (6).
Il est tout de même difficile de regretter l’hypocrisie…
Bien sûr – et il est maintenant utile de dire un mot sur l’hypocrisie.
Le mot dérive d’un verbe grec qui signifie « répondre », « jouer un rôle », et « mimer, feindre », l’hypocrite désignant l’« acteur », le « comédien » (7). Dans l’Encyclopédie du 18ème siècle, Saint-Lambert définissait l’hypocrite comme « un homme qui se montre avec un caractère qui n’est pas le sien » (8). C’est justement ce que fait un acteur : il « se montre avec un caractère qui n’est pas le sien », il « prétend être ce qu’il n’est pas » (9).
Mais un acteur n’est pas un hypocrite. Comme le dit la philosophe Eva Kittay, « la dissimulation de l’acteur […] est dénuée d’intention malveillante et elle n’est généralement pas considérée comme blâmable moralement » (10). Ce qui, a contrario, rappelle que l’hypocrite cherche intentionnellement à tromper autrui, à l’instar du personnage de Tartuffe, l’exemple par excellence de ce genre d’hypocrisie.
Il y a plusieurs genres d’hypocrisie ?
Oui. Celle de Tartuffe est une dissimulation résultant d’un calcul intéressé (11). Mais il existe des situations qui ressemblent à des manifestations d’hypocrisie mais n’en sont pas, et d’autres où l’hypocrisie n’est pas intentionnelle (12).
Pouvez-vous donner des exemples ?
Nous pouvons nous inspirer d’un exemple proposé par le philosophe Béla Szabados, celui d’une femme qui organise un dîner et prépare le repas (13). Au cours du dîner, l’un des convives réalise que la sauce hollandaise est complètement ratée. Mais quand l’hôtesse lui demande : « Que pensez-vous de ma sauce ? », il « s’abstient délibérément de dire ce qui lui vient à l’esprit » et lui répond : « elle est plutôt bonne » (14). A-t-il été hypocrite ? Dans la mesure où il estime « peut-être sincèrement que la gentillesse envers son hôtesse doit primer sur la sincérité », on dira plutôt qu’il a fait preuve de tact (15).
Mais si l’invité est un chef cuisinier connu pour sa franchise et qu’il répond à l’hôtesse : « Votre sauce hollandaise est délicieuse », on peut le soupçonner d’être hypocrite, à condition toutefois d’identifier l’intérêt qu’il cherche à satisfaire (il peut avoir un service important à lui demander, être amoureux d’elle, etc.).
D’autres mécanismes sont envisageables. Peut-être l’invité voulait-il vraiment dire à l’hôtesse que sa sauce hollandaise était ratée, mais, par faiblesse de la volonté, il n’y est pas parvenu (16). Ou bien, soucieux des convenances sociales, s’est-il retenu de dire ce qu’il pensait – Saint-Lambert écrivait que quantité de causes, comme « la nécessité de paraître », « forcent les hommes à se montrer différents de ce qu’ils sont » (17).
Donc on peut être hypocrite sans en avoir conscience ?
Oui. Voici deux exemples proposés par le philosophe Roger Crisp et l’éthicien Christopher Cowton (18).
Le premier est celui d’un professeur « qui demande à ses élèves de ne pas mettre les mains dans leurs poches parce que cela fait négligé […], mais qui a toujours les mains dans ses poches ». Ce professeur énonce donc une exigence morale qu’il ne respecte pas. Il ne fait pas semblant, comme l’hypocrite qui trompe son monde, et l’on peut supposer qu’il est inconscient de son incohérence – même si, peut-être, il fait des efforts désespérés pour ne pas mettre ses mains dans ses poches et n’y arrive pas.
Ses élèves lui feront sentir son incohérence…
Sans doute !
Un autre cas est celui d’un père, « par ailleurs exemplaire », qui critique d’autres parents parce qu’ils protègent trop leurs enfants, alors qu’il est lui-même trop protecteur avec ses propres enfants. Comme dans le cas du professeur, il ne dissimule rien consciemment, et peut-être reconnaîtrait-il son « hypocrisie » si on la lui faisait remarquer (19).
Quel est le point commun de ces formes d’hypocrisie ?
Crisp et Cowton proposent une réponse féconde : « un manque de sérieux envers la morale ». Or, « s’il y a bien une chose qui soit moralement répréhensible, c’est le manque de considération pour la morale elle-même ».
Revenons, pour conclure, sur l’attitude de Donald Trump dans les affaires internationales. D’un côté, parce qu’il parle franchement, parfois crûment et brutalement, il ne serait pas hypocrite. D’un autre côté, il peut donner l’impression, comme l’hypocrite, de « manquer de considération » à l’égard de ce que la majorité des gens prennent au sérieux (20). Mais ce n’est ni contradictoire ni ambigu : cela signifie seulement qu’il y a pire que l’hypocrisie. On n’est pas très loin de l’argument paradoxal du professeur Matias Spektor.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Références et conseils de lecture :
(1) M. Spektor, « The world will come to miss Western hypocrisy. An overtly transactional order spells trouble for everyone », Foreign Affairs, 29 janvier 2026. Matias Spektor est professeur de relations internationales.
(2) L’hypocrisie se définit succinctement comme la « dissimulation sous des dehors trompeurs de ses sentiments, de ses intentions véritables » (Dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition).
(3) M. Spektor, « The world… », op. cit.
(4) Ibid. Spektor ajoute cette remarque d’un diplomate brésilien : « Avec Trump, ‘il n’y a pas d’hypocrisie’, seulement ‘la vérité nue et crue’ ».
(5) Ibid.
(6) Ibid. Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales, admet la disparition de l’« hypocrisie occidentale » (du moins celle des Etats-Unis), mais souligne plutôt le fait qu’elle prive certains pays d’un argument de poids : « Donald Trump fait quelque chose d’assez redoutable pour les ‘autoritaires’ et ce qu’on appelle improprement le ‘Sud global’ […] : il les prive de l’argument de l’hypocrisie occidentale. La diplomatie russe a beaucoup insisté sur le fameux deux poids, deux mesures. Aujourd’hui, il n’y a plus de deux poids, deux mesures car Trump fait ce qu’il dit et il passe à l’acte de manière obscène. Cela trouble tout l’argumentaire construit ces dernières décennies sur l’hypocrisie occidentale. Les États-Unis ne sont plus hypocrites, mais peut-être que les Européens le demeurent. » (« Trump, Poutine, l’Europe, l’IA : Giuliano da Empoli et Thomas Gomart décryptent le chaos du monde », Le Figaro, 16 janvier 2026.)
(7) Sources : A. Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française Le Robert, 4ème édition, 2010, et C. Rohmer, « L’hypocrisie. Naissance et actualité d’un concept théologique », Études théologiques et religieuses, 100(4), 2025, p. 353-368.
Les travaux sur l’hypocrisie reviennent systématiquement sur l’étymologie du mot. Olivier Babeau, par exemple, note que « l’hypocrite est ainsi, au sens profond du terme, celui qui donne la réplique attendue, qui apporte la réponse voulue, et qui, ce faisant, clarifie ce qui était flou, donne à comprendre » (Eloge de l’hypocrisie, Les Editions du Cerf, 2018).
(8) Source : Wikisource.
(9) La second citation est de E. F. Kittay, « On hypocrisy », Metaphilosophy, 13(3/4), 1982, p. 277-289.
(10) Ibid. « Il en va de même pour l’enseignant qui présente et défend une position qui n’est pas la sienne ou qui joue l’avocat du diable à des fins didactiques ». Kittay définit l’hypocrisie comme « une tromperie où l’on prétend être autre que l’on est, ou bien où l’on prétend avoir des croyances, des sentiments, des motivations ou des attitudes différents de ceux que l’on a réellement ou auxquels on adhère ».
(11) Pour le philosophe Béla Szabados, s’inspirant de Nietzsche, la « véritable hypocrisie » suppose « un degré inhabituellement élevé de lucidité, de rationalité, de détermination dans la poursuite de ses intérêts égoïstes, associé à une remarquable insensibilité à son éducation morale et aux attentes des autres » (« Hypocrisy », Canadian Journal of Philosophy, 9(2), 1979, p. 195-210).
(12) Olivier Babeau souligne ainsi que « l’hypocrisie, au sens commun, celle qui prétend tromper, n’est qu’une partie absolument infime du phénomène » (Eloge de l’hypocrisie, op. cit.).
(13) L’exemple est emprunté à Szabados, op. cit., mais les variations proposées s’éloignent du contenu de son article.
(14) Les citations sont de Szabados, ibid.
(15) Ibid.
(16) La faiblesse de la volonté suppose que l’agent agit, sciemment et librement, à l’encontre de ce qu’il juge le meilleur. Elle constitue une rupture dans l’enchaînement, supposé causal, qui aboutit à une action et que l’on peut simplifier de la sorte : perception de la situation – délibération – jugement quant à la meilleure action à entreprendre – action.
(17) J.-F. de Saint-Lambert, op. cit. La théologienne Céline Rohmer note que « l’hypocrite […] donne à voir de lui ce qu’il s’imagine qu’on en attend » (op. cit.).
(18) R. Crisp & C. J. Cowton, « Hypocrisy and moral seriousness », American Philosophical Quarterly, 31, 1994, p. 343-349.
(19) Lorsque Jésus de Nazareth déclare dans le Sermon sur la montagne : « Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère », il se réfère à ce genre d’hypocrisie, fondée sur le blâme (Evangile de Matthieu, 7.5).
(20) Il est à noter ce propos d’Eva Kittay : « L’hypocrite joue un rôle précisément dans les sphères de la vie que les autres prennent le plus au sérieux. C’est généralement ce qui nous offense tant dans l’hypocrisie. En effet, on peut dire que l’hypocrite se trompe sur lui-même précisément sur les points où la sincérité, l’authenticité des attitudes, des croyances et des actions, comptent vraiment » (op. cit.).