Retrouvez chaque semaine sur euradio l'analyse d'une actualité européenne avec Joséphine Staron, docteur en philosophie politique et enseignante en géopolitique de l'ESSEC.
Donald Trump vient d'annoncer un accord avec Vladimir Poutine pour importer du diesel russe. Comment comprendre cette décision alors que la guerre se poursuit en Ukraine ?
Ce n'est pas vraiment une surprise. Cette nouvelle trahison s'inscrit dans la continuité de la politique de Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche. Sa priorité, ce n'est pas l'Ukraine, c'est d'abord ses intérêts politiques. Et aujourd'hui, il pense surtout aux élections de mi-mandat, les midterms. Il veut afficher des résultats économiques, notamment sur les prix de l'énergie. Et puis il y a son rapport à Vladimir Poutine, pour lequel il manifeste depuis longtemps une forme de fascination. À l'inverse, il a toujours cherché à marginaliser Zelensky et à lui imposer des concessions. Au fond, Trump veut surtout se débarrasser de ce qu'il considère comme le « problème ukrainien ». Et pour cela, il est prêt à assouplir les sanctions contre la Russie, alors même que Moscou continue de bombarder l'Ukraine. C'est une victoire diplomatique pour Poutine, qui obtient des concessions américaines sans avoir, pour l'instant, véritablement cédé quoi que ce soit. Et tout cela pour un accord dont l'effet réel sur les prix du carburant aux États-Unis reste très incertain.
Et pendant ce temps, la Russie intensifie ses frappes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Est-ce une stratégie pour faire plier l'Ukraine avant l'hiver ?
Oui, très clairement. Et ce n'est pas une stratégie nouvelle. Depuis le début de la guerre, la Russie utilise l'énergie comme une arme contre l'Ukraine. En ciblant les infrastructures énergétiques, elle ne cherche pas seulement à affaiblir l'économie ukrainienne, mais aussi à épuiser la population civile. Parce qu'en plein hiver ne plus avoir d'électricité c'est aussi ne plus avoir de chauffage, parfois d'eau courante, et des hôpitaux qui ne peuvent plus fonctionner normalement. C'est donc une véritable stratégie d'usure avec un objectif politique : pousser les Ukrainiens à accepter des concessions qu'ils refuseraient autrement. Mais c'est aussi une manière de faire pression sur les Européens, qui vont devoir aider l'Ukraine à passer l'hiver et à reconstruire ses infrastructures. Autrement dit, Poutine cherche à faire de l'hiver un instrument de négociation. Et pendant que Trump cherche un accord, la Russie continue de créer sur le terrain les conditions pour négocier en position de force.
Autre signal inquiétant : des militaires ukrainiens dénoncent des restrictions d'accès à Starlink, tandis que Kyiv affirme ne pas avoir reçu certaines alertes américaines avant des frappes russes. L'Ukraine peut-elle encore compter sur les États-Unis ?
Ce qui est particulièrement inquiétant aujourd'hui c'est l'incertitude dans laquelle les États-Unis placent les Ukrainiens. Parce qu'il faut rappeler à quel point l'Ukraine dépend encore des capacités américaines : pour ses communications militaires, pour le renseignement satellitaire, pour anticiper les frappes russes. Ce sont des moyens absolument essentiels à sa défense. Alors même si Donald Trump n’a pas personnellement ordonné ces interruptions, le simple fait que les Ukrainiens ne puissent plus être certains de compter sur leur principal allié constitue déjà une vulnérabilité stratégique majeure. Et je crois que cette situation devrait aussi nous interpeller, nous Européens. Parce qu'elle montre à quel point la maîtrise des technologies et du renseignement est devenue une condition de notre autonomie stratégique. Quand votre sécurité dépend de technologies que vous ne contrôlez pas, vous dépendez aussi des décisions politiques de ceux qui les possèdent. Et c'est précisément le problème auquel l'Ukraine est confrontée aujourd'hui.
Les Européens, de leurs côtés, semblent suivre une stratégie très différente puisque l'Union européenne vient d'adopter de nouvelles sanctions contre la Russie. Est-ce encore un moyen efficace de faire pression sur Vladimir Poutine ?
Oui, les sanctions restent un instrument de pression important. Mais leur objectif n'est pas simplement de punir la Russie, c'est surtout de réduire sa capacité à financer et à poursuivre la guerre. Et c'est précisément ce que cherchent à faire les Européens avec ces nouvelles sanctions, qui ciblent notamment les entreprises liées à l'industrie militaire russe. Mais il faut être lucide : les sanctions ne suffisent pas à arrêter une guerre. La Russie a appris à contourner une partie des restrictions, notamment grâce à des pays tiers et sa flotte fantôme. Et surtout, il y a maintenant une vraie contradiction entre les stratégies américaine et européenne. Or, les sanctions ne sont efficaces que si elles sont coordonnées et appliquées par le plus grand nombre. Finalement, le vrai danger pour l’Ukraine c’est qu’elle se retrouve prise en étau entre une Russie qui cherche à l’épuiser militairement et un Donald Trump qui pourrait être prêt à sacrifier ses intérêts pour obtenir un accord avec Vladimir Poutine, coûte que coûte. Trump n’a que faire du long terme et des conséquences potentiellement désastreuses d’une victoire de la Russie en Ukraine. Mais ce raisonnement à court terme risque de coûter très cher aux Européens parce qu'une victoire russe en Ukraine ne signifierait pas seulement la défaite de Kiev. C’est la sécurité de tout le continent européen qui serait en jeu.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.