Planète compromise ?

Le fléau des déchets électroniques

Le fléau des déchets électroniques

Chaque semaine, retrouvez Sophie Lemaître, Docteure en droit, experte des questions de corruption et d’environnement, pour comprendre comment la corruption et les crimes liés à l’environnement mettent en danger notre planète.

Mi-mars, Europol a publié son évaluation de la menace que représentent la grande criminalité et le crime organisé dans l’Union européenne. Quelles sont les principales conclusions ?

L’intelligence artificielle et les nouvelles technologies sont exploitées tout comme internet par les groupes criminels. Pour Europol, cette criminalité touche les fondements mêmes de la société européenne. D’ailleurs, en 2024, plusieurs enquêtes menées par le Parquet européen concernaient le crime organisé. Europol a identifié sept domaines dans lesquels les réseaux criminels deviennent plus sophistiqués et plus dangereux. On y retrouve le secteur des déchets. En décembre, dans Planète compromise, on avait parlé du trafic des déchets plastiques. Mais les activités illégales dans les déchets vont au-delà du plastique. Il existe un gros marché illégal autour des déchets électroniques.

Que sont les déchets électroniques ?

Alors les déchets électroniques ou e-waste en anglais englobent tous les équipements électriques et électroniques utilisées par les particuliers et les entreprises. Ces équipements sont en fin de vie, obsolètes ou jetés alors qu’ils sont réparables ou fonctionnels. Par exemple les téléphones portables, les ordinateurs, les télévisions, les imprimantes, l’électroménager, etc. Se pose alors la question de leur sort : qu’est-ce qu’on en fait ? Et ce n’est pas une mince affaire puisque en 2022, 62 millions de tonnes de déchets électroniques ont été produits, soit une hausse de 82% par rapport à 2010. En gros, c’est 7,18 kg de déchets par habitant chaque année. Et c’est là que les activités illégales et le crime organisé entrent en scène.

C’est-à-dire ?

Les politiques publiques adoptées ces dernières années encouragent le traitement, les réparations et le recyclage mais c’est coûteux et complexe, notamment parce que les déchets électroniques contiennent des produits chimiques toxiques et des métaux qui sont difficilement recyclables. Donc au lieu d’être recyclés ou traités, les déchets électroniques vont être exportés illégalement à l’étranger notamment en Afrique et en Asie où ils sont jetés dans d’énormes décharges à ciel ouvert, voire parfois largués en mer. Dans les conteneurs, les déchets vont être dissimulés derrière des voitures ou des vêtements ou mélangés avec du plastique. Ils vont être déclarés comme réutilisables ou recyclés.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

En 2023, l’Espagne a démantelé un réseau qui a envoyé plus de 5000 tonnes de déchets électroniques au Sénégal, Nigeria, Mauritanie et Ghana. 43 personnes ont été arrêtées. Les déchets étaient présentés comme des articles d’occasion pour pouvoir être envoyés dans ces pays. En mars 2025, la Commission anti-corruption malaisienne a gelé 61 comptes bancaires liés au traitement et à l'élimination illégaux de déchets électroniques. 26 personnes ont été arrêtées. Cette opération a été lancée à la suite d’informations reçues selon lesquelles des chefs d'entreprises et des agents commerciaux auraient corrompu des fonctionnaires. Entre mai et juin 2024, le pays a saisi 106 conteneurs de déchets électroniques dangereux.

Quelles sont les conséquences de ce trafic de déchets électroniques ?

Ces déchets contiennent des substances toxiques comme du mercure, du plomb, de l’arsenic, etc. Donc ils polluent la terre, l'eau et l'air. Ils sont envoyés dans des pays qui ne disposent pas des infrastructures pour les traiter. Et quand ils sont brûlés par exemple pour en extraire des composants précieux comme le cuivre et l’or, les fumées libèrent des composés toxiques, ce qui contamine l’environnement et empoisonne les populations. Les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement vulnérables.

Qu’est-ce qui est mis en place pour lutter contre ce trafic de déchets ?

Des organisations internationales comme Interpol et l’Organisation mondiale des douanes ont mis en place des opérations pour saisir ces déchets électroniques et coordonner les enquêtes internationales. La convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux et de leur élimination a été modifiée en 2022 pour introduire des mesures plus strictes. Depuis janvier de cette année, les déchets électroniques ne peuvent plus être exportés en dehors des pays de l’OCDE et l’exportation vers des pays de l’OCDE n’est possible qu’avec l’autorisation du pays qui recevra les déchets. Cela devrait permettre de lutter contre le trafic de déchets électroniques si des contrôles sont réellement effectués et si la corruption n’intervient pas pour aider à contourner cette interdiction.

Une interview réalisée par Laurence Aubron.

Sources :

- Europol, The changing DNA of serious and organised crime, 2025

- UNITAR, Rapport mondial sur les déchets d’équipements électriques et électroniques, 2024

- France inter, Au Ghana, vie et mort de nos déchets électroniques, 2024

- Le monde, L’Espagne démantèle un vaste trafic de déchets vers l’Afrique de l’Ouest, 2023

- BBC, La criminalité organisée profite de l'augmentation du trafic de déchets électroniques, 2024

- The Edge Malaysia, MACC freezes 61 bank accounts over illegal e-waste disposal, 2025