Chaque semaine, retrouvez Sophie Lemaître, Docteure en droit, experte des questions de corruption et d’environnement, pour comprendre comment la corruption et les crimes liés à l’environnement mettent en danger notre planète.
Aujourd’hui, Sophie Lemaître, vous allez nous parler de l’enquête « GreenFakes » publiée entre le 17 et 21 février. De quoi s’agit-il ?
L’ONG Climate Whistleblowers a reçu des centaines de documents comme des contrats, des comptes-rendus de réunions ou encore des rapports d’audit. Ce sont des documents internes à Biotope, un bureau d’étude français en environnement. Et l’analyse de ces documents nous montre comment des multinationales s’y prennent pour obtenir l’autorisation de leurs activités polluantes et destructrices de l’environnement. Climate Whistleblowers a travaillé avec Médiapart, Africa Uncensored et Mongabay pour cette enquête. TotalEnergies et Eiffage sont visées dans ces enquêtes.
Qu’est-ce qu’on y découvre ?
On y apprend que des bureaux d’étude spécialisés en environnement, censés être indépendants, comme Biotope ont reçu des instructions directes de multinationales leur demandant de minimiser les dommages causés à l'environnement et de donner la priorité à l’approbation des projets plutôt qu’à protéger l’environnement. Ces bureaux d’étude ont produit des rapports favorables et grâce à ces rapports, les multinationales ont pu obtenir les financements nécessaires ou bien les autorisations pour réaliser leurs projets. Dans un document auquel Médiapart a eu accès, Biotope fait état de pressions exercées par les clients du type et je cite « Client difficile quand annonce de présence d’espèces critiques ».
Avec ce que vous nous dites, Sophie Lemaître, on a l’impression de nager en plein conflits d’intérêts.
Oui, tout à fait. On a un bureau d’étude qui doit analyser les impacts environnementaux d’un projet d’une entreprise qui la rémunère pour ce travail. Il n’est pas dans l’intérêt du bureau d’étude de contrarier son client s’il veut pouvoir continuer à avoir des contrats. Il va donc plus facilement se plier à ses exigences pour le satisfaire.
Plusieurs articles de GreenFakes sont consacrés aux projets de TotalEnergies qui ont été évalués par Biotope. Quel est le résultat de l’enquête ?
Et bien entre 2015 et 2022, l’entreprise a commandé à Biotope au moins 36 prestations, notamment liées à des projets pétroliers et gaziers en Ouganda et au Mozambique pour un montant de 898 000 euros. En Ouganda, les projets pétroliers de TotalEnergies sont décriés par les ONGs et les communautés locales depuis plusieurs années du fait des atteintes à l’environnement et des violations des droits humains. 4 associations - Darwin Climax Coalitions, Sea Shepherd France, Wild Legal et Stop EACOP-Stop Total – ont d’ailleurs déposé plainte avec constitution de partie civile en janvier 2025 pour abstention de combattre un sinistre, atteintes involontaires à l’intégrité de la personne, destruction, homicide involontaire, etc. En 2019, les Amis de la Terre France, Survie et quatre associations ougandaises avaient aussi intenté une action en justice mais le tribunal a déclaré en 2023 le dossier irrecevable pour une question de procédure. Alors pour en revenir à GreenFakes, on y apprend que les mesures prévues dans le plan de gestion de la biodiversité et des services écosystémiques réalisé par Biotope pour TotalEnergies sont insuffisantes pour préserver la faune sauvage et l’environnement. Dans la proposition commerciale dont Médiapart a eu accès, Biotope a même écrit et je cite : « À la fin de chaque étape, l’intégration des commentaires du client et sa validation sont attendues ». Dans une version d’un rapport réalisé par le cabinet britannique The Biodiversity Consultancy, Médiapart a aussi constaté les interventions de l’entreprise qui a émis de multiples commentaires sur le rapport.
Quelles sont les conséquences de ces pratiques pour l'environnement ?
En manipulant les évaluations environnementales et les plans d’actions pour protéger l’environnement, les entreprises peuvent lancer des projets qui détruisent des écosystèmes, polluent les cours d’eau, menacent la biodiversité et contribuent au changement climatique. Et dans certains cas, conduisent à des violations des droits humains. Ces rapports écrits par les bureaux d’étude ne sont pas que des chiffres. Leur analyse va impacter la vie de milliers de personnes et d’espèces sauvages.
Une interview réalisée par Laurence Aubron.
Sources :
Climate Whistleblowers, New Global Investigation Series Reveals Harmful Collusion by Auditing Firms, 2025
Médiapart, Série GreenFakes : les permis de détruire des multinationales, 2025
GoodPlanet mag’, « Climaticide »: des associations tentent de relancer une procédure contre TotalEnergies pour des projets pétroliers en Afrique, 2025
Les Amis de la Terre France, Projets Tilenga et EACOP de Total : le tribunal judiciaire de Paris botte en touche, 2023