Par les mots qui courent…

Vivre ensemble ?

Photo de Hannah Busing sur Unsplash Vivre ensemble ?
Photo de Hannah Busing sur Unsplash

Une fois par mois, Alexandra Fresse-Eliazord décrypte les mots de l’actualité pour nous faire prendre un peu de recul sur le vocabulaire employé par les personnes publiques, les responsables politiques, les journalistes ou les entrepreneur.es.

Aujourd’hui on va parler des mots qui relient…

Dans un contexte où l’on peut s’interroger sur les effets de la polarisation des discours et des postures, un mot, ou une expression revient comme un slogan : le « vivre ensemble ». Mais sait-on vraiment d’où vient cette expression ?

Vous allez nous le dire !

La notion de « vivre ensemble » n’est pas nouvelle ; « Vivre ensemble », c’est en effet le titre d’un rapport présenté à Valéry Giscard d’Estaing par Olivier Guichard en 1976. Dans ce rapport, qui préfigure les lois de décentralisation, il s’agit de promouvoir le développement des responsabilités locales, en rendant l’initiative aux communes. Vous voyez le pont que je vais faire avec l’actualité ?

Oui, les élections municipales !

En effet, le mois de mars, c’est le mois où vous allez voter non pas juste pour un maire mais pour une « équipe municipale ». Les médias, comme Le Monde, rendent compte de cette « bataille » des municipales, où l’on parle plus de « combat des chefs » que de vivre ensemble.

Et cela vous agace un peu…

Disons que je crois n’être pas la seule à penser qu’à force de se battre « contre », on oublie de se battre « pour »… et « avec ». Donc revenons au vivre ensemble. D’un titre de rapport, c’est devenu une expression un peu « valise », un peu fourre-tout, limite langue de bois, et c’est même désormais un mot composé, avec un tiret au milieu.

Début février, est paru le deuxième Baromètre « Les Français et le vivre-ensemble », réalisé par OpinionWay pour le Groupe SOS, une association de promotion du vivre-ensemble (avec un tiret) (en partenariat avec La Tribune Dimanche et Le Média Positif).

Dans cette étude, le vivre-ensemble apparaît comme un critère pour le vote lors des municipales, pour 83 % des Français·es. Les électeurs attendront ensuite des maires qu’ils incarnent personnellement ce vivre-ensemble : à la fois dans la gouvernance comme dans la parole publique (pour 86 % des Français). Le vivre-ensemble est enfin perçu comme garant d’un cadre démocratique apaisé (78%). On en a bien besoin…

Mais si je regarde le revers de la médaille de l’expression « vivre-ensemble », on peut voir autre chose que la polarisation. L’opposé, c’est peut-être aussi : « vivre seul ».

La solitude comme problème à résoudre ?

Oui, alors que les sujets politiques qui s’imposent médiatiquement parlent de sécurité, de pouvoir d’achat… il y a aussi des sujets latents, sur ce que vivent intimement nos concitoyens.

Alors ce mot « solitude », si on regarde la traduction en anglais, a deux connotations : « solitude », le fait d’être seul, qui peut se vivre très bien ; mais aussi « loneliness », qui est ce sentiment de solitude et d’isolement (dont on a fait bien des chansons).

En janvier a été publié la 15e édition de l’étude de la Fondation de France sur « les solitudes en France ». Elle y constate : près d’un tiers des Français (32 %) se trouve aujourd’hui en situation d’isolement relationnel et près d’un quart (24 %) se sent seul.

Et pourtant, on a l’impression d’être très reliés, au moins virtuellement ?

Oui mais, que partage-t-on au quotidien ? Avec combien de personnes, « en vrai »…

Ce mot de partage, il est intéressant de voir comment il a évolué… avec les réseaux sociaux. On ne dit plus : je partage « avec toi » mais je « te partage » cette vidéo, mais aussi « mon expérience », transformant le verbe partager en verbe transitif.

Le « avec » a donc disparu ?

Oui, à force de cliquer pour partager instantanément des « contenus » vers la masse indifférenciée de nos amis virtuels, peut-être oublie-t-on le vrai sens de ce mot si petit mais si important : « avec ».

Plutôt que « vivre-ensemble » (où l’on vous met ensemble et débrouillez-vous), on pourrait proposer plutôt dans les programmes le : « vivre avec ».

Et vous « partagez » cette histoire sur le « vivre ensemble » dans votre ouvrage dont vient de sortir la 3e édition : « écrire un discours, manuel pratique à l’usage de l’élu ou de sa plume », aux éditions Territorial.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.


Références : 

Etude OpinionWay / Groupe SOS sur le vivre-ensemble : Baromètre « Les Français et le vivre-ensemble » : 83 % des Français déclarent que le vivre-ensemble comptera dans leur vote aux élections municipales - Groupe SOS

Etude 2025 sur les solitudes de la Fondation de France : https://www.fondationdefrance.org/images/pdf/2026/etude-solitudes.pdf

Newsletter d’Alexandra Fresse-Eliazord « L’Arc et le Hamac » Special Municipales » : Pourquoi se battre ? » : https://arcethamac.kessel.media/posts/pst_6fa5cf0ba3294f0cb967e9e47c29f6df/municipales-2026-pourquoi-se-battre

Alexandra Fresse-Eliazord, Ecrire un discours, manuel pratique à l’usage de l’élu ou de sa plume, Territorial éditions, 2025. https://boutique.territorial.fr/ecrire-discours.html

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