Une fois par mois, Alexandra Fresse-Eliazord décrypte les mots de l’actualité pour nous faire prendre un peu de recul sur le vocabulaire employé par les personnes publiques, les responsables politiques, les journalistes ou les entrepreneur.es.
Aujourd’hui, Alexandra, vous abordez le vocabulaire de la force…
Peut-être que le 4 mai, comme tous les fans de Star Wars, vous avez fait ce jeu de mot annuel : « May the 4th be with you. ». Ce n’est pas nouveau, (c’est un marronnier du jeu de mot !) mais je note l’omniprésence du champ lexical de la force. Moi-même, je me suis surprise à souhaiter « force et courage » à un ami devant affronter une épreuve de la vie.
Ce qui peut s’entendre…
Certes, cela part d’une bonne intention, et je note que la force est souvent présentée comme un atout dans un monde, qui, nous l’avons déjà analysé, est perçu comme violent, complexe et chaotique. D’où l’apparition, dans le milieu des entreprises, d’une nouvelle notion, après l’entreprise agile, l’entreprise résiliente, celle de l’entreprise « robuste. » La « robustesse », c’est le nouveau Graal des organisations dans le contexte actuel.
Cela signifie quoi, au juste ?
Dans son sens premier, robuste signifie « Qui est fort et résistant de par sa constitution, sa forme », et pour un objet « résistant et solide de par ses qualités ». L’exemple que j’ai trouvé dans le TLFi (Trésor de la Langue Française informatisé) est celui d’une « table, de chêne, carrée, robuste »
Me voyez-vous venir avec l’image du chêne ?
Celui de la fable ?
Effectivement, qui connait ses classiques se méfiera de l’ambition d’être un chêne. Le chêne est un arbre remarquable, pas sa beauté, sa grandeur... Néanmoins, dans la fable de La Fontaine, mais aussi dans nos contrées lors des tempêtes, le chêne est déraciné lorsque le vent du Nord « redouble ses efforts »
Alors que le roseau, lui, plie mais ne rompt pas…
Le roseau résiste, mais qui aujourd’hui souhaite avoir l’image d’un roseau ? Notez que les roseaux poussent rarement seuls, tout comme ceux qui commencent à questionner la violence de notre monde. Cela a même été la thématique de La Grande Librairie le 13 mai dernier, avec des autrices et auteurs qui la nomme et la dénonce. Un mot y revenu à plusieurs reprises : « brutalisation ». À noter aussi la parution du livre de Paul Kltoz, dont le titre m’interpelle : « Contre la brutalisation de nos existences » (Flammarion).
Le mot « brutal » apparait de plus en plus souvent, et pas toujours négativement puisqu’il traduit parfois la violence de la surprise, voir l’admiration : « c’est brutal ! », en anglais « it’s savage ! ». Mais il y a en parallèle une réaction, ou en tout cas une autre tendance...
Vers plus de douceur ?
Disons, vers plus de « sensible ». C’est un mot qui apparaît de plus en plus souvent dans les présentations professionnelles, et Paul Klotz, dans l’ouvrage cité, plaide pour une « politique du sensible ». Une sensibilité, dans le rapport au monde, perçue ici comme positive. Mais cela va encore plus loin, avec la « vulnérabilité ».
Comme atout ?
Disons qu’il y a deux versants : dans le domaine de l’économie, la prise de conscience que les fonctionnements actuels, les besoins énergétiques, les nouvelles technologies « créent (je cite) de nouvelles vulnérabilités » ; mais la mise en scène de la vulnérabilité personnelle, intime, est aussi utilisée sur les réseaux sociaux : nombres de jeunes femmes en pleurs, et d’ailleurs souvent générées par IA, essaient ainsi de toucher notre corde sensible afin de nous faire acheter des produits pas toujours très indispensables.
Donc deux mouvements contradictoires : la force contre la sensibilité ?
Oui, on voit une sorte de dialectique qui s’opère, à tous les niveaux : de la prise de conscience de nos fragilités jusqu’aux solutions à trouver pour rester debout… À vous de voir, selon la force du vent que vous anticipez, si vous préférez être chêne ou roseau…
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.