Euronomics sur euradio est une émission du Joint European Disruptive Initiative (JEDI), think-tank spécialisé dans l’étude des problématiques réglementaires, économiques et technologiques européennes, dont Victor Warhem, économiste de formation, est Senior Fellow.
Victor Warhem, vous êtes Partenaire Défense chez MEU Consulting, entreprise spécialisée dans l’accompagnement des startups vers les financements publics européens. Vous venez aujourd’hui nous parler de l’ouverture de nouveaux programmes européens de financement de l’innovation de défense.
Absolument. Depuis le 17 juin dernier, le European Innovation Council - l’EIC -, une organisation qui depuis 2021 distribue plus d’un milliard d’euros par an pour financer les startups deeptechs européennes, permet désormais aux jeunes entreprises disposant d’une technologie duale - c’est à dire avec des marchés crédibles dans la défense et le civil - et dans certains cas d’une technologie purement militaire d’accéder à ses programmes de financement.
En permettant ceci, l’EIC acte la nouvelle donne réglementaire en matière de financement de la défense et du dual-use.
Tout à fait, la version amendée du programme de travail 2026 de l’EIC du 17 juin n’est que le résultat du règlement “defense mini-omnibus” adopté fin décembre 2025 pour permettre aux programmes de financement européens de se porter davantage sur la défense, en vue de financer le plan annoncé en mars 2025 ReArm Europe, dont l’objectif est de pallier une déficience militaire américaine toujours plus importante sur le continent, notamment en Ukraine, depuis le retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025. L’Union européenne espère ainsi se doter des moyens pour gagner en souveraineté technologique et industrielle dans le secteur de la défense.
C’est tout de même un renversement majeur pour une Union politique dont l’objectif fondamental a toujours été la paix entre les peuples.
C’est bien formulé. En effet, pour avoir assister à l’annonce officielle de l’introduction de la version amendée du programme de l’EIC, à l’occasion de l’EIC Summit de Bruxelles le 3 juin dernier, je peux vous dire que ce changement est loin d’être anodin, l’EIC étant à l’origine surtout une organisation pacifiste. Les responsables ont parlé d’”acte de foi” à propos de cette possibilité laissée désormais aux startups avec des cas d’usage militaires d’accéder aux programmes de financement.
Et donc, qu’en est il précisément ? Que peuvent désormais obtenir ces startups en matière de financement de l’innovation ?
Depuis le 17 juin dernier, elles peuvent désormais prétendre à deux programmes : l’EIC Accelerator et l’EIC STEP Scaleup.
Pour ce qui est de l’EIC Accelerator - qui offre à ses lauréats 2.5M EUR de subvention pour financer la commercialisation d’une technologie deeptech prometteuse et jusqu’à 10M EUR en fonds propres lors d’un tour de table -, seules les entreprises dont les technologies sont pleinement duales peuvent candidater. Elles ne bénéficieront néanmoins pas de budget dédié au sein de ce programme, ni de forme de favoritisme. Simplement, elles n’auront plus à cacher leurs applications défense comme c’était le cas auparavant pour se donner une chance de gagner le programme de financement européen de l’innovation le plus compétitif qui soit, avec un taux de succès d’environ 5% pour a peu près un millier de candidatures par deadline.
Pour ce qui est de l’EIC STEP Scaleup - qui permet au fond de l’EIC d’investir entre 10 et 30M EUR dans le cadre d’un grand tour de table -, les choses sont un peu différentes. Tout d’abord, les startups pourront comme candidater avec des technologies au potentiel dual avéré au STEP “classique”, sans discrimination positive particulière. Mais au-delà de cette nouvelle opportunité, le programme ajoute un volet purement défense à hauteur, déjà, de 100M EUR pour 2026. L’idée est ainsi de soutenir les “néo-primes” de la défense, notamment dans les drones, qui ont besoin de beaucoup de capitaux pour se donner la chance de rivaliser avec leurs concurrents américains, comme Anduril.
L’Union européenne n’a donc plus peur d’afficher un visage souverain.
C’est vrai, mais il faut nuancer. Je peux vous dire que l’adoption du programme de travail amendé ne s’est pas fait sans heurt. De nombreux États membres ont exprimé des réticences à l’égard de cette volonté de la Commission européenne de financer des entreprises dont le lien avec leur ministère de la défense national est en général très fort, tant au niveau du développement de l’innovation que de la commande publique qui s'ensuit.
De ce point de vue, l’EIC conservera le rôle qu’elle a eu jusqu’à maintenant avec les startups du civil : elle viendra couronner un parcours de financement public des meilleures startups stratégiques, après que les programmes nationaux - comme les RAPIDs de l’Agence d’innovation de défense en France ou les Challenges de l’agence allemande pour l’innovation de rupture SPRIN-D - sont intervenus à un stade plus précoce, typiquement au moment où les startups n’en sont qu’à la preuve de concept.
Néanmoins, l’EIC pourra désormais poursuivre une forme d’agenda qui pourrait favoriser certaines technologies au détriment d’autres. Ceci ne devrait pas nuire plus que cela aux choix stratégiques portés par les États membres pour leurs forces armées, mais pourrait aussi les inciter à mieux se coordonner dans leurs choix technologiques.
L’Europe continue donc de faire ce qu’elle fait de mieux - avancer là où elle dérange le moins l’intérêt des États membres tout en favorisant une harmonisation des stratégies nationales, ici dans la défense.
C’est bien résumé. Par ailleurs, avec le cadre financier pluriannuel 2028-2034, l’EIC devrait voir sa taille doubler voire tripler, avec un nombre de projets financés multiplié également par deux ou trois. Ceci devrait accentuer la coordination européenne en matière de technologie de défense.
Et que voyez vous à long-terme ?
Malgré ces progressions, je ne crois pas que l’Europe cherche à devenir pleinement indépendante des États-Unis en matière de défense, il n’y a qu’à voir la volonté récemment annoncée des Allemands de favoriser la production américaine de défense sur le sol allemand. À termes, l’Union européenne pourrait néanmoins bel et bien soutenir avec sa propre industrie et ses propres technologies la guerre en Ukraine, dont l’issue n’est toujours pas en vue.
Pas sûr qu’un retour des Démocrates à Washington y change quoi que ce soit tant l’Amérique ne semble pas être capable de vaincre ses pulsions isolationnistes durablement.
Par ailleurs, cette nouvelle puissance pourrait se révéler fondamentale pour nous protéger de la confrontation entre la Chine et les États Unis. Dans un monde de transition hégémonique, l’Europe a les moyens de devenir la puissance d’équilibre qu’on attend d’elle. Qu’elle s’en serve !
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.