Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.
Cette semaine, Quentin Dickinson, vous voulez nous faire partager votre consternation devant une décision de la Présidente du Parlement européen, la Finno-maltaise Roberta METSOLA…
C’est en effet mon intention – mais commençons par tracer le cadre de mon agacement.
Vous l’aurez constaté : souvent, l’Europe est l’affaire de femmes et d’hommes des frontières, ayant naturellement perçu dès leur plus jeune âge ce qui différencie et ce qui rapproche, souvent multilingues, attachés à gommer les malentendus et à rassembler les positions.
Parmi eux, il faut retenir le nom de François VISINE. Ce Lorrain, juriste et économiste, avait vingt-trois ans à la Libération, en 1945 ; haut-fonctionnaire, il fera toute sa carrière au sein du Secrétariat international de l’OTAN, à LONDRES d’abord, ensuite à PARIS, à CAPELLEN au Grand-Duché de Luxembourg enfin.
Disparu en 1995, il aura été cependant bien davantage que cela.
En quoi exactement ?...
Cet ami intime de l’économiste Jacques RUEFF, père du Nouveau Franc français, et du chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères Antoine PINAY, aura été toute sa vie durant, à l’origine d’initiatives destinées à expliquer l’édification – pas étroitement institutionnelle, d’ailleurs – de l’espace démocratique européen ;
il est ainsi l’auteur de l’ouvrage en cinq volumes, intitulé L’ABC de l’Europe, dont il est dommage qu’il n’ait pas été réactualisé depuis sa publication complète en 1972.
Et, parmi ses autres réalisations, figure l’Ordre du Mérite européen.
De quoi s’agit-il ?...
L’idée, c’était que, parallèlement aux innombrables distinctions honorifiques décernées par les États-membres, il puisse exister un ordre reconnu, venant récompenser les grandes comme les plus modestes contributions à l’avancement et à la consolidation de l’idéal européen – en somme : exalter l’action bien plus que la fonction.
Et à quand remonte la création de cet Ordre du Mérite européen ?...
A 1969. Depuis cette année-là, ce sont une centaine de personnes et une dizaine d’associations ou d’entités publiques qui se sont vu conférer l’un des sept grades de l’Ordre, qui s’échelonnent du Diplôme de Reconnaissance jusqu’au Grand-Collier. La devise de l’Ordre, c’est : L’Europe – la vouloir, la connaître, agir pour elle.
Le Conseil de l’Ordre, basé au Luxembourg, est actuellement présidé par Viviane REDING, trois fois Commissaire européenne, ancienne eurodéputée (et, à ses débuts, journaliste).
Mais, en fait, ce n’est pas là où je voulais en venir.
Comment cela ?... C’est pourtant clair !...
Non, car l’année dernière, coup de théâtre : la présidence du Parlement européen annonce fièrement qu’elle a eu une idée géniale et novatrice : la création de…l’Ordre du Mérite européen !
Stupéfaction et embarras, on le comprend, du côté des responsables de l’Ordre du Mérite européen, créé cinquante-six ans auparavant…
C’est tout bonnement incroyable, Quentin Dickinson…
Incroyable, certainement – mais surtout inquiétant qu’au sein d’une institution, le Parlement européen, pas un seul des 8.400 fonctionnaires et agents n’ait été au courant de l’existence d’un Ordre du Mérite européen, largement antérieur à ce qu’ils croyaient inventer.
Inquiétant aussi que ceux qui prétendent déterminer notre avenir d’Européens se montrent à ce point ignares, s’agissant de l’action de leurs prédécesseurs.
De surcroît, la précaution minimum aurait requis de se renseigner auprès des services du protocole des pays-membres – au moins celui du Luxembourg, État du siège de l’Ordre historique, aurait pu utilement les mettre en garde.
En tout cas, difficile aux involontaires spoliateurs au Parlement européen de se retrancher derrière l’adage selon lequel Il n’y a de nouveau que ce qui a été oublié – vu qu’ils n’étaient même pas au courant.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin.