L'édito européen de Quentin Dickinson

L'Île de Miel au goût amer

Vue aérienne de La Valette, Malte - © European Union, 2021 L'Île de Miel au goût amer
Vue aérienne de La Valette, Malte - © European Union, 2021

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Aujourd’hui, Quentin Dickinson, vous êtes en déplacement à Malte, à une vingtaine de kilomètres de la capitale, La VALETTE…

Je me trouve effectivement dans la minuscule ville de MDINA, située à peu près au centre géographique de l’Île de Malte. Cette localité d’à peine 300 âmes aujourd’hui a été fondée cinq siècles avant notre ère par les Phéniciens, acquise par les Carthaginois, récupérée par les Grecs, consolidée par les Arabes, prise par les Normands, reprise par les Aragonais, annexée par les Italiens, confiée à l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, détruite par un tremblement de terre au XVIIe siècle, reconstruite par un architecte français. Un autre Français, Napoléon BONAPARTE, en prend le contrôle avant d’en être chassé par les Anglais, appelés à la rescousse par la population locale. L’archipel maltais, composé de trois îles et de quelques rochers, restera possession de la Couronne britannique jusqu’en 1964, année de la création du premier État maltais véritablement indépendant et souverain – mais toujours membre du Commonwealth.

Et les rebondissements séculaires de MDINA en disent long sur l’histoire de tout Malte…

A cet égard, l’histoire de la petite ville de MDINA est identique à celle de l’ensemble de l’archipel, qu’elle domine du haut de sa cathédrale, consacrée à Saint Paul, l’apôtre survivant d’un naufrage sur les rochers maltais, et qui en profita pour évangéliser la population au cours du 1er siècle de notre ère.

Mais ce détour historique n’est pas l’histoire - plus récente et davantage affligeante - que je m’en vais vous conter aujourd’hui.

Cela mérite explication, Quentin Dickinson…

C’est l’histoire de trois hôpitaux, quelque peu décrépits, dont l’un porte le nom de Karin GRECH, assassinée en 1977 à l’âge de treize ans en ouvrant un colis explosif, destiné à son père, professeur de médecine, réfractaire à une longue grève des professions médicales cette année-là. L’un de ses confrères fut également destinataire d’un colis piégé, qui toutefois n’explosa pas.

Les assassinats politiques à l’explosif n’ont donc pas commencé ici avec celui de la journaliste Daphne CARUANA GALIZIA il y a neuf ans.

Mais revenons aux trois hôpitaux. Pour le gouvernement maltais, il s’agissait de les rénover de fond en comble et d’en faire des pôles de soins de haut niveau dans un cadre luxueux, propre à attirer une clientèle internationale fortunée. L’ensemble de ces missions fut confié en 2015 au consortium local VITALS GLOBAL HEALTHCARE.

Et on devine à vous entendre que la suite fut peu brillante, non ?...

Vous avez parfaitement compris. Le consortium VITALS ne remplit que très imparfaitement ses missions, en dépit des 456 millions d’Euros de fonds publics versés.

En 2017, la concession fut rétrocédée au bénéfice de la succursale locale du groupe américain STEWARD HEALTH CARE, qui ne fit guère mieux et qui se déclara en faillite en 2024. Peu après, la concession allait être retirée, jugée entièrement frauduleuse par un tribunal maltais.

Vous pouvez être plus précis, Quentin Dickinson ?...

D’abord, les enquêtes menées par l’Agence comptable nationale ont déterminé que l’octroi du projet avait été décidé, puis réattribué, en contournant toutes les garanties administratives habituelles, au profit d’un opérateur financier à la réputation sulfureuse, le millionnaire palestinien Shaukat ALI, proche du régime libyen du Colonel KHADAFI.

On allait assez rapidement découvrir qu’en réalité, ce Shaukat ALI n’était que le paravent derrière lequel se cachaient le ministre Konrad MIZZI et le directeur de cabinet du Premier ministre Joseph MUSCAT, un nommé Keith SCHEMBRI.

Et ces deux compères auraient éhontément profité de l’opération ?...

Désolé, vous êtes encore en-dessous du vrai : le Premier ministre lui-même est impliqué, tout comme une ribambelle internationale de conseillers intègres, d’épouses prête-noms, et d’intermédiaires insoupçonnables – jusque-là.

En tout, ce sont trente-et-une personnes qui comparaissent depuis 2024 devant une cour de justice à La VALETTE. Bien entendu, toutes protestent de leur innocence.

Ayant empoché des fonds substantiels en provenance du consortium VITALS – fonds qui transitaient par un cabinet suisse qui le rémunérait de conseils totalement fictifs – le Premier ministre Joseph MUSCAT aura démissionné en 2020, toutefois sans rapport aucun avec le scandale VITALS, mais bien en raison de la gestion entachée d’irrégularités de l’assassinat de Daphne CARUANA GALIZIA.

Conclusion ?...

Aucune pour l’instant, vu que le procès s’étire en longueur, notamment en raison de rivalités personnelles entre le procureur général et le chef de la police, mais aussi parce que plusieurs experts judiciaires assermentés étrangers refusent désormais de comparaître, assurant même craindre pour leur vie.

Et les trois hôpitaux ? Leur état continue de se dégrader. Rien à signaler. Normal, vous êtes à Malte.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.