Aux portes de l'UE

L'Ukraine négocie pour déplacer les contrôles frontaliers plus à l'intérieur de l'UE en raison des attaques russes contre ses camions aux frontières européennes

Poste de contrôle ukrainien situé à la frontière de facto entre Kherson et la Crimée. © armyinform.com.ua sous license  Creative Commons Attribution 4.0 International L'Ukraine négocie pour déplacer les contrôles frontaliers plus à l'intérieur de l'UE en raison des attaques russes contre ses camions aux frontières européennes
Poste de contrôle ukrainien situé à la frontière de facto entre Kherson et la Crimée. © armyinform.com.ua sous license Creative Commons Attribution 4.0 International

Chaque semaine, Lyudmyla Tautiyeva nous propose un aperçu de ce qu'il se passe aux frontières de l'Union européenne, traitant de sujets divers tels que la gouvernance, l’entreprenariat, ou encore l'innovation.

On a appris la semaine dernière que l’Ukraine négocie avec la Pologne et la Slovaquie pour déplacer les contrôles douaniers des camions de céréales ukrainiens sur le territoire de ces deux pays européens, afin de réduire l’exposition de ces camions aux frappes russes. Qu’est-ce que propose Kyiv concrètement ?

Selon le Financial Times qui a révélé ces discussions le 23 octobre, l’idée est de permettre aux camions ukrainiens de franchir la frontière polonaise et slovaque avant d’effectuer les contrôles douaniers sur le territoire de ces pays voisins.

L’Ukraine a une coopération similaire déjà engagée avec la Moldavie, où les deux pays ont pu installer des postes de contrôle communs pour fluidifier les exports et réduire les dommages causés par les attaques de drones russes contre les camions ukrainiens. Kyiv alors espère à étendre cette coopération à la Pologne et la Slovaquie voisines et compte parvenir rapidement à un accord avec Varsovie.

Pourquoi ces négociations deviennent-elles urgentes maintenant ?

Parce que les routes d’exportation sont elles-mêmes devenues des cibles. Le 16 octobre, une frappe russe a notamment endommagé un terminal douanier à Kovel, dans le nord-ouest de l’Ukraine, et incendié une dizaine de camions.

Depuis le début de cette année la Russie a intensifié les attaques contre les postes frontières ukrainiennes avec 11 frappes russes depuis janvier 2026. Des drones russes ont régulièrement pris pour cible des camions transportant des produits agricoles ukrainiens qui faisaient la queue à la frontière européenne. Réduire les files d’attente côté ukrainien devient donc un enjeu de protection des exports ukrainiens qui ont connu de graves difficultés depuis le début de l’invasion russe. Étouffer l’Ukraine économiquement est un des enjeux du Kremlin.

Le ministre ukrainien de l'Agriculture, Taras Vysotsky, a indiqué que les attaques de drones contre les principaux ports maritimes avaient réduit les exportations de près de moitié cette année. En septembre, le pays a exporté 2,4 millions de tonnes de produits agricoles, soit seulement 46 % du volume potentiel.

Les exportations ukrainiennes ne peuvent-elles donc plus passer par la mer Noire ?

De fait, les exports par la mer Noire sont bloqués. Avant l’invasion russe en 2022, environ 90 % des exportations ukrainiennes de céréales passaient par les ports de la mer Noire. Aujourd’hui, selon les chiffres de la Commission européenne, seuls 10 % des exportations ukrainiennes ont transité par la mer Noire. La Russie rend la mer Noire dangereuse pour les exports ukrainiens et a forcé l’Ukraine à chercher les itinéraires alternatifs.

Ces itinéraires alternatifs ont été notamment facilités par l’Union européenne. Par exemple, l’UE a lancé en mai 2022 des corridors de solidarité qui permettent l’Ukraine à exporter ses produits par le rail, la route et les voies navigables, vers l’UE et au-delà. Le Danube et le chemin de fer jouent désormais un rôle essentiel : selon les derniers chiffres, le volume des marchandises ukrainiennes transportées sur le Danube a presque doublé en deux mois, passant d'environ 600 000 tonnes en août à 1,16 million de tonnes en septembre.

Quels sont les obstacles qui empêchent ces itinéraires alternatifs d’exports ukrainiens et notamment, aussi la mise en place des contrôles douaniers à l’intérieur de la Pologne et de la Slovaquie que l’Ukraine propose ?

D’abord, les capacités logistiques. Les différences d’écartement des rails obligent souvent à transférer les cargaisons entre wagons. Sur le Danube, le niveau d’eau a baissé considérablement après la sécheresse estivale et cela limite les chargements. Les itinéraires coûtent aussi plus cher, ce qui réduit les revenus des producteurs.

Ensuite, il y a des tensions agricoles autour des exports ukrainiens. L’arrivée de produits ukrainiens en Europe suite à des mesures exceptionnelles prises par l’UE pendant trois ans, désormais supprimé, a suscité de fortes contestations dans les pays voisins, notamment les blocages des agriculteurs polonais en février 2024. La Pologne, la Hongrie et la Slovaquie maintiennent des interdictions d’importation de céréales ukrainiennes, tout en permettant un transit encadré vers d’autres destinations.

C’est toute la difficulté pour l’Europe : soutenir l’économie ukrainienne en facilitant ses exportations, tout en répondant aux inquiétudes de ses propres agriculteurs.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.