Dans leurs chroniques sur euradio, Jeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.
Cela fait 1 an que les élections législatives anticipées en Allemagne ont eu lieu ce qui a fait surgir la coalition entre les chrétiens-démocrates de la CDU et les sociaux-démocrates du SPD. Quel premier bilan à tirer de la coalition ? J’en parle avec notre chroniqueuse Jeanette Süss, chercheuse au comité d’étude des relations franco-allemandes à l’Ifri.
Après un an de gouvernement, où en est la cote de popularité de Friedrich Merz ?
La popularité de Merz est historiquement basse en Allemagne. Selon les derniers sondages, moins d’un quart des citoyens déclarent être satisfaits de l’action du gouvernement – avec un taux d’approbation autour de 21 % à 25 % début 2026, selon plusieurs enquêtes d’opinion.
Cette chute de popularité s’explique par une conjonction de facteurs : un contexte économique jugé morose, un sentiment d’absence de progrès visible dans la vie quotidienne et des promesses perçues comme non tenues. Cela met Merz dans une situation délicate, avec une confiance populaire plus faible que celle de ses prédécesseurs après une année de mandat.
Quel est l’état de la coalition entre la CDU et le SPD après un an ?
La coalition CDU-SPD tient malgré des lignes de fracture internes. Sur plusieurs sujets – politique sociale, climat ou fiscalité – les deux partis conservent des approches parfois très différentes. Le SPD pousse pour un filet social plus fort, tandis que la CDU insiste sur la rigueur budgétaire et la compétitivité économique.
Le compromis est souvent ardu. Pour réformer le régime des allocations sociales ou les retraites, Friedrich Merz a dû négocier longuement avec le SPD afin d’éviter une crise politique majeure. Cette coopération relève davantage d’un pragmatisme de circonstance que d’une véritable convergence de vues, et c’est sans doute ce qui définit le mieux l’équilibre actuel de la coalition.
Dans ce contexte, une autre question s’impose naturellement : sur le terrain écologique, est-ce que l’on peut parler d’avancées tangibles, ou assiste-t-on plutôt à un ralentissement, voire à un infléchissement des ambitions initiales ?
Sur le climat, l’une des décisions les plus médiatisées du gouvernement a été la révision de la loi sur le chauffage, initialement conçue pour orienter vers des systèmes utilisant au moins 65 % d’énergie renouvelable. La coalition a finalement supprimé l’obligation de ce quota, permettant de nouveau l’installation de chaudières au gaz ou au fioul sans condition, tout en prévoyant des quotas de “carburants verts” à l’avenir.
Ce revirement, voulu par Merz comme un allègement pour les ménages, est critiqué par les écologistes et certains experts qui y voient un recul des ambitions climatiques et un risque de compromettre l’objectif allemand de neutralité carbone à l’horizon 2045.
Comment le gouvernement a-t-il abordé la politique sociale et l’État-providence ?
Sur le plan social, plusieurs mesures concrètes ont été adoptées, mais parfois de façon contestée : La réforme du Bürgergeld, qui restructure les allocations sociales, a été mise en place. Elle vise à encourager le retour à l’emploi mais a suscité des critiques, notamment de la part de Merz lui-même, qui a été accusé d’avoir fustigé une partie de la population en considérant que trop peu de personnes travaillaient suffisamment.
Par ailleurs, une réforme des retraites a été adoptée au Parlement, maintenant le niveau légal de pension à un certain pourcentage des salaires moyens jusqu’en 2031 après des semaines de débats difficiles.
Ces réformes montrent une volonté de transformer le système social allemand, mais aussi la difficulté à trouver un équilibre entre incitation au travail, protection sociale et cohésion sociale.
Au-delà d’un bilan factuel, que manque-t-il encore dans les grands chantiers du gouvernement Merz ?
Au-delà d’un simple bilan factuel, plusieurs zones d’ombre demeurent dans les grands chantiers du gouvernement de Friedrich Merz. La question environnementale, par exemple, reste marquée par un manque de cohérence stratégique. La révision de la loi sur les chaudières a donné le sentiment d’ajustements successifs davantage dictés par l’urgence politique que par une vision d’ensemble capable de concilier impératifs climatiques et acceptabilité sociale.
Par ailleurs, l’impact concret des réformes sur le quotidien se fait encore attendre pour une partie importante de la population. Dans un contexte de croissance atone et de pouvoir d’achat sous pression, beaucoup d’Allemands peinent à percevoir des améliorations tangibles, ce qui fragilise la crédibilité réformatrice de l’exécutif.
Enfin, la question de la cohésion nationale reste sensible. Le durcissement de la politique migratoire et certaines prises de position à l’égard de segments spécifiques de la société ont contribué à tendre le débat public. Le gouvernement semble encore en quête d’un récit fédérateur capable de dépasser les clivages et de redonner un horizon commun.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.