Dans leurs chroniques sur euradio, Jeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.
L’Allemagne, longtemps présentée comme la locomotive économique de l’Union européenne, traverse aujourd’hui une phase de stagnation. Après plusieurs années de croissance faible, une industrie en difficulté, des coûts énergétiques élevés et une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, un débat s’est imposé dans le pays : les Allemands travaillent-ils encore assez ? C’est la question que je pose à notre chroniqueuse Jeanette Süss, chercheuse au Comité d’études des relations franco-allemandes à l’Ifri.
Jeanette, pourquoi le débat sur le temps de travail a-t-il émergé en Allemagne ?
Cette controverse a pris de l’ampleur lorsque le chancelier conservateur Friedrich Merz a affirmé que la prospérité allemande ne pourrait pas être maintenue « avec la semaine de quatre jours et le work-life balance ». Derrière cette phrase, il y a l’idée que la baisse du nombre total d’heures travaillées contribuerait au ralentissement économique allemand. Pour les conservateurs, l’un des problèmes serait que le volume global d’heures travaillées diminue. Même si le taux d’emploi reste élevé, de plus en plus de salariés travaillent à temps partiel ou souhaitent réduire leur temps de travail. Dans un pays confronté au vieillissement démographique et au manque de personnel dans de nombreux secteurs, cela nourrit la crainte d’un affaiblissement durable de l’économie allemande. Les responsables conservateurs estiment donc que l’Allemagne devra travailler davantage pour préserver son modèle social et sa compétitivité.
Concrètement, quelles sont les revendications de la CDU et de Friedrich Merz ?
La CDU veut remettre le travail au centre du débat économique. L’aile économique du parti critique particulièrement le « temps partiel de confort », appelé en allemand « Lifestyle-Teilzeit », c’est-à-dire le choix de travailler moins sans contrainte familiale ou médicale. Les conservateurs souhaitent limiter le droit légal au temps partiel aux seuls cas liés à l’éducation des enfants, à la prise en charge d’un proche ou à une formation. D’autres propositions circulent également comme faciliter les semaines plus longues, aller jusqu’à 48 heures hebdomadaires maximum, repousser davantage l’âge de départ à la retraite et rendre le retour au plein temps plus attractif. Pour la CDU, l’Allemagne ne pourra pas relancer sa compétitivité sans augmenter le volume global de travail.
Mais quel est le problème réel derrière ce débat ?
Le sujet ne se résume pas à une supposée baisse de la motivation des salariés. L’Allemagne est le pays européen où le temps partiel est le plus répandu : près de 30 % des actifs travaillent à temps partiel, contre environ 17 % en France. Or ce phénomène concerne surtout les femmes. Beaucoup d’entre elles réduisent leur activité faute de solutions de garde d’enfants suffisantes, notamment pour les enfants de moins de trois ans ou après l’école primaire. À cela s’ajoutent les difficultés pour prendre en charge des proches âgés. Dans ce contexte, de nombreuses femmes ne choisissent pas vraiment le temps partiel mais y sont contraintes par l’organisation familiale et par un système de garde encore insuffisant.
Pourquoi le temps partiel des femmes est-il devenu un enjeu économique majeur en Allemagne ?
Parce qu’il existe un immense potentiel de main-d’œuvre inexploité. De nombreuses femmes hautement qualifiées travaillent aujourd’hui seulement 20 ou 25 heures par semaine. Les économistes expliquent que si davantage de femmes pouvaient travailler à temps plein, grâce à de meilleures crèches, davantage d’écoles à journée complète et une meilleure prise en charge des personnes dépendantes, cela représenterait des centaines de milliers d’heures de travail supplémentaires. Autrement dit, avant de demander aux salariés de travailler plus longtemps, beaucoup estiment qu’il faudrait déjà permettre à ceux qui veulent travailler davantage de pouvoir réellement le faire.
Quelles critiques ont été formulées par les syndicats, les organisations sociales et le SPD ?
Les syndicats et les sociaux-démocrates rejettent l’idée selon laquelle les Allemands seraient « paresseux ». La dirigeante du syndicat IG Metall, Christiane Benner, estime que « le problème n’est pas la volonté, mais les conditions de travail ». Même tonalité du côté du SPD : plusieurs responsables sociaux-démocrates reprochent à la CDU de culpabiliser les salariés au lieu de traiter les causes structurelles du problème. Ils rappellent que les salariés allemands restent très productifs et que la faiblesse économique du pays s’explique surtout par des problèmes industriels, démographiques et énergétiques. Pour le SPD et les syndicats, il faut donc investir dans les infrastructures, les crèches et la formation plutôt que d’opposer travail et qualité de vie.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.