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Chine-Allemagne-UE : vers une relation plus équilibrée après la visite de Friedrich Merz chez Xi Jinping ?

Photo de Xingchen Yan sur Unsplash Chine-Allemagne-UE : vers une relation plus équilibrée après la visite de Friedrich Merz chez Xi Jinping ?
Photo de Xingchen Yan sur Unsplash

Dans leurs chroniques sur euradioJeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.

La dernière fois, vous nous avez parlé des relations entre l’Allemagne et l’Inde après la visite de Friedrich Merz chez Narendra Modi. Depuis, le chancelier allemand a parcouru des kilomètres supplémentaires… Pour rencontrer Xi Jinping cette fois-ci. L’occasion de revenir avec vous sur sa première visite officielle en Chine.

Pourriez-vous nous rappeler les enjeux de cette visite pour l’Allemagne ?

9 mois après son entrée en fonctions, le chancelier Friedrich Merz s’est rendu en Chine pour sa première visite officielle dans l’Empire du Milieu. C’est la rencontre entre les dirigeants de la deuxième et de la troisième économie mondiale.

Lors de son séjour à Pékin et Hangzhou, Friedrich Merz a certes évoqué les sujets qui fâchent mais, comme toujours, Berlin est prudente à ne pas se montrer trop ferme envers Pékin. Il n’empêche que le chancelier allemand a abordé le sujet du déficit commercial : rappelons que celui-ci est passé en 2025 à 87 milliards d’euros, soit 20 milliards d’euros de plus qu’en 2024. La Chine est redevenue le principal partenaire commercial de l’Allemagne en 2025, rôle qui lui avait été contesté par les Etats-Unis en 2024.

Les surcapacités industrielles chinoises exportées vers l’UE, qui sont nuisibles à la compétitivité de la base industrielle allemande, ont également été parmi les sujets évoqués par le chancelier allemand.

En quoi ces évolutions sont-elles une réelle préoccupation pour l’Allemagne ?

En Allemagne la crainte d’une désindustrialisation est manifeste, Laurence. La perte de 110 000 emplois dans le secteur automobile, secteur phare et emblématique de l’industrie allemande, depuis 2019 est perçu comme un mauvais signe avant-coureur. Aux craintes relatives à l’emploi s’ajoutent celles relatives à une croissance des exportations chinoises. La Chine est à présent le principal exportateur d’automobiles au monde, dépassant l’Allemagne en 2022 et le Japon en 2023. Malgré les droits de douane imposés par la Commission européenne contre les constructeurs de véhicules électriques chinois, en 2025, les ventes de voitures électriques chinoises ont augmenté par rapport à l’année précédente.

Outre-Rhin on craint que l’Allemagne ne se transforme en Détroit, référence faite à cette ville américaine, autrefois réputée pour son industrie automobile, mais qui n’a pas su maintenir cette assise face à une concurrence internationale grandissante. Rappelons que les parts de marché des constructeurs automobiles allemands en Chine ont chuté de 33 points de pourcentage de 2022 à 2025.

Globalement quelle a été l’ambiance de cette visite ? Comment a-t-elle été perçue ?

L’attitude du chancelier allemand a été scrutée de très près tant ses prises de position avant qu’il ne soit en fonction laissaient à penser qu’il adopterait un ton plus ferme par rapport à la Chine que ses prédécesseurs. Or à Pékin il a ravivé le concept de « partenariat stratégique » entre les deux pays, un vocabulaire conciliant tranchant avec les propos tenus quelques mois auparavant par le ministre des affaires étrangères allemand, Johann Wadephul, alors en visite au Japon où il critiquait une « attitude de plus en plus agressive de la Chine » en Mer de Chine méridionale.

Certains y voient une approche pragmatique et réaliste face à la Chine qui est un important débouché pour de nombreuses entreprises allemandes. Celles-ci sont en effet loin de bouder le marché chinois. En 2025, elles y ont investi 7 milliards d’euros et les deux années précédentes elles y ont investi respectivement 4,5 milliards d’euros.

Quid des contacts entre la Chine et les autres pays membres de l’UE ?

Le président français et les Premiers ministres irlandais et finlandais ont également rendu visite à Xi Jinping récemment. La Chine préfère en effet recevoir les représentants d’Etat individuellement plutôt que d’échanger avec des représentants de l’UE. Certains analystes y voient une volonté de diviser pour mieux régner. La visite de Merz suscite un intérêt particulier, dans la mesure où l’Allemagne est la principale économie européenne. La Chine cherche à se présenter comme une alternative à l’ « oncle Sam » dont l’intervention au Venezuela, les menaces proférées à l’égard du Groenland et l’intervention en Iran rendent les Etats-Unis de plus en plus impopulaires aux yeux de l’opinion publique mondiale. Pékin flaire l’occasion de gagner les faveurs des Etats qui défendent la paix, la stabilité et le respect du droit international en donnant l’image d’un partenaire fiable, prévisible et influent.

Revenons à la visite de Merz en Chine qui est un compétiteur de l’UE sur le plan économique… Pour élargir la focale de cette visite : quel est l’état des débats sur la compétitivité à l’échelle européenne ?

L’épisode de la visite de Friedrich Merz en Chine a lieu dans une séquence où l’UE est à la recherche d’une boussole pour sa compétitivité, Laurence. Enrico Letta et Mario Draghi avaient alerté sur le décrochage des « 27 » par rapport aux Etats-Unis et à la Chine et ce sujet est plus d’acuité que jamais. Des divergences sur la voie à suivre se font jour notamment sur la question des eurobonds et sur la question de la préférence européenne, deux sujets chers à la France, mais sur lesquels l’Allemagne est traditionnellement opposée. Ces débats doivent être tranchés ce qui suppose des arbitrages entre ouverture et fermeture, en prenant en compte d’un côté les spécificités du modèle économique européen, fortement porté sur le commerce, et de l’autre la réalité du monde d’aujourd’hui, marqué par un protectionnisme de plus en plus affiché des principaux partenaires de l’UE. En la matière, le dernier mot n’est pas dit…

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.